TENIR PAR QUELQUES ÉPINGLES
Accepter que je ne sois pas qu’un seul. Que nous sommes multiples, que chacun de nous se mélangent, se percutent et fusionnent. Que je ne sera pas le premier, ni le dernier. Que je ne sera jamais unique et que en même temps il l’est déjà. Que je est comme liquide d’informations, de savoirs, de rencontres, qui se construit en permanence. Qu’il est basé sur tous les souvenirs des autres je. Je ne pourrais jamais être seule au monde(1).
☆ À tous·tes mes amireuxses(2), que j’aime plus que tout, et sans qui rien ne serait possible. À tous vos mots qui brillent comme des phares dans la brume du matin et du soir. Merci d’être là, merci pour ce chemin qu’on partage ensemble, pour votre courage, votre force, et votre réconfort. Pour tous nos rêves partagés.
☆ À l’Amicale du Freesquet+++ pour les fêtes, les rencontres et les lucioles dans les arbres.
☆ À la Cyberrance pour vivre, résister et exister.
☆ À anne laforet pour toute l’énergie et la bienveillance, pour les références qui résonnent tellement.
☆ À Anna pour les livres, les discussions, les balades à vélo, les histoires qui font du bien, les étoiles.
☆ À Lise pour le quotidien ensemble, pour tes mots et ta force, tes précieuses relectures et retours, et pour les tisanes le soir à la donjonne.
☆ À Mogo et Tam pour tout, et pour les douces nuits d’été et d’hiver chez vous.
☆ Aux vendredi miroir, initiés avec Lise et Raph depuis le début de l’été, pour les longues discussions autour des fourmis …
☆ À Régina pour son amour de faire vivre les choses.
☆ À toutes les personnes qui luttent, vivent et partagent. Qui s’organisent.
PRÉFACE
J’écris ce mémoire entre Paris, Strasbourg, Jutigny et Marseille, entre mars et décembre 2025. Au moment où le génocide du peuple Palestinien par l’État d’Israël dure depuis plus de deux ans maintenant, dans l’impunité quasi totale. Tout comme le génocide au Soudan, tout comme les oppressions colonialistes et racistes contre les populations partout dans le monde, celles-là même qui ont fondées nos sociétés occidentales …
Au moment où c’est encore et toujours l’histoire des cowboys qui est la plus racontée, bien plus que celle des vaches et des coins d’avoine sauvage.
Alors c’est avec la gorge nouée, comme le disait Mogo au début de son mémoire, que j’écris moi aussi ces lignes. Avec les larmes aux yeux, emplies de toute la tristesse de voir défiler tous les jours, inlassablement, les oppressions, les agressions, les violences systémiques et institutionnelles, les répressions, contre toutes les minorités stigmatisées et opprimées ; mais ces larmes sont aussi mêlées de toutes les joies partagées ensemble depuis nos rencontres respectives. De toutes nos initiatives, de toute votre force à résister, à imaginer d’autres possibles, et de toutes les belles choses que l’on se partage. Parce que malgré tout, et surtout malgré ce qu’on voudrait nous faire croire,
à l'intérieur de cette dépossession générale, il reste (...) des formes de vie commune qui se cherchent, des gens pas totalement réduits aux statuts qui leur est assigné, et qui ont créé des liens de solidarités, forgé un langage, instauré des usages(3).
J’écris de ma position d’étudiant blanc, cisgenre, financièrement et culturellement privilégié, et ne subissant aucune oppressions, ni violences systémiques(4).
Ce mémoire n’est en aucun cas un constat fixe, mais une exploration, une balade, un récit mouvant, épinglé de nombreux bouts de voix, de paroles, de récits ; comme de multiples portes, failles et fissures dans lesquelles s’immiscer. Explorer les liens, explorer les attachements, les gestes, les savoirs-faire et les rencontres sensibles ; situé·es, ou non, dans des lieux, des territoires précis. Chercher à tisser les liens entre expériences vécues, amitiés, organisations, luttes et récits collectifs et intimes, écologiques, sensibles et décoloniales.
Comment tendre l'oreille et se questionner sur les manières de tisser les récits, sur les manières d’écouter, d’hériter et de transmettre ? Comme le disait Anna, je ne serai jamais le premier ni le dernier ; et je porte tellement d’admiration pour toutes les personnes qui ont la force de vivre et de transmettre leurs histoires, leurs savoir-faire.
Vous avez tous·tes déjà tout dit, avec de si jolis mots que j’admire tant, comment en dire plus ? Même si j’ai beaucoup aimé poser mes propres mots pendant cet exercice, j’aimerais me dire qu’il n’y avait pas besoin d’en dire plus, j’aimerais me dire que mon agentivité se situe dans la mise au service de mon énergie, de mes émotions, de mon temps et de mes privilèges pour faire vivre et transmettre les histoires qui font du bien, même si elles sont parfois dures. Celles trop souvent invisibilisées, non-dites ou volées.
- Un soir de septembre, au bar, Anna me demande comment ça se passe le mémoire. Je lui raconte un peu là où j’en suis, je lui parle des recherches que je fais. Je lui parle de la science-fiction et de la fantasy, des mémoires de Mogo et Tam ; de nos rapports aux lieux et au nous, du mémoire de Lise ; du rapport aux mots et aux langages, de son mémoire à elle ; je lui dis que je sais pas où je vais, qu’i·els ont déjà tout dit, tout écrit, et que mon mémoire ce sera juste un mélange de tous les leurs. Elle me rassure et me dit que c’est pas anormal, qu’on partage les mêmes envies, les mêmes lieux, les mêmes collectifs, les mêmes amitiés, et qu’alors c’est dans ce sens que se construisent nos réflexions, qu’elles naissent de tout ce qu’on fait ensemble, de toutes nos discussions, de tous nos moments partagés. Mais que nous avons quand même tous·tes nos individualités, qui sont aussi une belle et importante manière de porter nos voix, toutes différentes -
Bon en tout cas, j’espère qu’avec ce mémoire je pourrais moi aussi contribuer, à mon échelle, à raconter une histoire qui fait du bien, une histoire qui tâtonne, pour essayer d’imaginer autre chose. Tisser un récit qui permette de faire lien, de faire-milieux(5), de se donner de la force et de partager tout ce que vous m’avez transmis en faisant mon bout de chemin auprès de vous.
INTRODUCTION
Les cercles sur le sol, tracés par les cailloux que les gosses disposent pour y signifier les portails.
Ceux vers l’imagination, vers le rêve, qui extirpent du réel pour s’immiscer dans ce qui fait du bien. Alors à chaque fois qu’il y aura un tas de cailloux, c’est des cercles de pierres que je ferais, pour signifier la trace d’un passage, du potentiel des feux, des portails vers, mais surtout de ce qui est en route, du tissage brumeux du lien qui s’opère entre les copaines et les autres. Des cercles sur le sol pour attester du rêve de construction, de ces espaces idéaux de liens et de nous(6).
policier·es s’étaient posé·es juste à côté, sur la route un peu plus haut, pour contrôler tout le monde.
On part tous·tes les 4 tout le temps. On part se balader, explorer, s’infiltrer, se chercher, se questionner, se faire peur, écouter et observer. Partout aux alentours de Strasbourg.
Un des points de départ, c’est quand Arthur a écrit CRS BAC, qu’il a posé mille mots sur ce que je/nous avions sur le cœur lorsqu’on vivait nos excursions comme si c’était la fin du monde, comme il adorait tant en faire le récit. C’est à ce moment-là que j’ai compris les mots de mes copaines et des autrexs. Et que j’ai compris que j’avais envie de me construire à travers ell·eux, d’être tisser de tous les bouts de leurs mots, de tous les bouts de leurs corps. C’est à Strasbourg que j’ai appris à apprécier ces moments, à se chercher, à s’interroger et à tout remettre en question.
Puis il y a eu les balades dans les jeux vidéo, les free dans la forêt et à Port du Rhin.
À Port du Rhin il y a (eu un jour) :
☆ La cabane, en palettes de bois, d’Arthur
☆ Mobby Dick
☆ Le four à pizza de Gab
☆ Le train de céréales couvert d’étoiles
☆ La toile tendue de nos hamacs avec Mogo
☆ Les deux spots des free
☆ De nombreuses plantes
☆ La petite radio d’Alice, qui capte l’Allemagne
☆ Des chevreuils, une nuit d’automne 2020
Fuir la ville quand un beau matin, le pays serait tombé aux mains des fachos. Aidé·es et accompagné·es par les milliardaires fous qui possèdent (presque) tout ; par la police et l’armée ; par les politicien·nes qui “n’avaient rien vu venir” ; et par les journalistes qui, ell·eux, ne s’étaient pas caché·es d’avoir tout vu venir.
Ou alors c’était, et c’est toujours, une histoire qui se cherche, l’histoire de “comment s’organiser ?”. Comment on se retrouve ? Où est-ce qu’on va ? Par quel chemin on passe ? Qu’est-ce qu’on fait après ? Autant de questions qui se sont développées dans nos explorations et dans nos rapports aux vivant·es, car il aura fallu plusieurs tentatives, ainsi que de nombreuses rencontres avant de découvrir tous les passages secrets de cette histoire. À chaque fois qu’il nous la contait, nos réflexions se mêlaient au récit, on cherchait à tisser les liens ensemble ; un jour il fallait qu’on passe par tel endroit, la fois d’après par tel autre, qui est plus discret ; et au tout dernier filage, on empruntait finalement les portails tracés sur le sol ou cachés dans les fissures … pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ?
C’est une histoire qui nous nouait la gorge quand on l’écoutait attentivement, une histoire peut-être un peu maladroite, je sais pas, une histoire qui a ses limites, ça je le sais. Une histoire de fin du monde et de feux, mais qui, paradoxalement, nous faisait du bien.
Alors aujourd'hui, si les seuls souvenirs que j’ai de ce récit se limitent au fait que nous devions fuir Strasbourg, pour aller jusqu’à la cabane de ses grands-parents ; j'aimerais quand même essayer de vous la re-raconter, avec les quelques mots et le beaucoup d’émotions dont je me souviens.
(...)
- Coordonnées de la cabane ? -
AVANT TOUT,
☆ DÉFINIR LES MOTS IMPORTANTS, POUR MIEUX COMPRENDRE ☆
Tissage : il s’agit de l’action de tisser, entendre ici la combinaison des multiples opérations d’entrelacement de différents fils, pour confectionner une étoffe ou un tissu.
De manière élargie, les fils peuvent alors revêtir la forme de différents mots. Par exemple, l’entrelacement de narratifs, dans le tissage d’une histoire, signifie la mise en profondeur des différents récits et personnages, dont les parcours s’influencent mutuellement, renforçant l’interconnexion de l’histoire.
Créer, réparer, ou transformer ses propres tissus-histoires devient alors un acte concret d'autosuffisance et de résistance.
Épingles : ce sont des petits objets qui servent à maintenir un ensemble. Elles permettent d’essayer, de tâtonner, en attachant plusieurs morceaux différents les uns aux autres, tout comme elles permettent de lier de multiples voix les unes aux autres (pour reprendre la comparaison avec le tissage d’un récit), leur permettant de prendre forme pendant un instant T, mais sans jamais tout fixer pour toujours.
Lice : Une lisse, lice ou aiguille, est un des composants des métiers à tisser. Chaque fil de chaîne passe au travers de l'œillet central d'une lisse. En soulevant ou en abaissant certaines lisses, la·e tisserand·e ouvre un passage entre plusieurs nappes de fils de chaîne.
(...)
Sociétés occidentales : j’aimerais envisager ici ce terme comme désignant toutes les sociétés dont l’histoire a reposé (et/ou repose encore) sur la colonisation et l’extractivisme. L’Europe, les États-Unis, etc ; considérés comme “les pays du Nord”, par opposition aux pays du Sud global, dont les problématiques, les terres et les corps ont été, et sont encore, détruit·es, volé·es, pillié·es, invisibilisé·es …
Technofascisme : Le libertarianisme, phase actuelle du capitalisme, pousse l'individualisation jusqu'à dissoudre toute médiation collective, l'État ne subsistant que pour protéger la propriété privée. Là où le néolibéralisme gère et mondialise le capital par la dette et la gouvernance impériale, le libertarianisme prétend dépasser cette gestion pour livrer le monde entièrement aux logiques du marché total.
De cette illusion naît le technofascisme : pouvoir privé, algorithmique et global, où la liberté promise devient contrôle intégral. Le capital, libéré de toute entrave, s'incarne dans les machines, les plateformes et les empires numériques, nouvelle forme de colonisation du vivant.
Ainsi, le libertarianisme, aujourd'hui promu et séducteur jusque dans les extrêmes droites émergentes, accomplit sa propre contradiction : la liberté absolue du capital engendre la servitude totale du monde(7).
(...)
PdR : PdR pour Port du Rhin. PdR pour les noms de deux albums(8) de Gab, jeune GDB.
Il s’agit du port industriel de Strasbourg. Scindé entre la France et l’Allemagne, ici je fais référence à la partie française. Mobby Dick, la malterie, les pylônes 1 et 2, et le jardin de Deux Rives sont différents endroits de Port du Rhin. C’est un espace divisé en plusieurs branches, chacune entourée d’eau. Ces branches sont habitées par des entrepôts, des usines, des épaves de bateaux, des trains de marchandises, des travailleur·ses, des curieux·ses, des hérons cendrés, des cormorans. J’y porte un attachement très fort, et je sais que c’est aussi le cas pour les copaines++ de Strasbourg.
Je crois que c’est le premier endroit où j’ai eu le sentiment de m’immiscer dans un glitch.
Glitch : Les glitchs c’est les fissures entre les rêves et la réalité. C’est les failles, les glissements de terrain, les utopies. C'est les pylônes 1 et 2,
les fêtes libres(9), la Cyb. C’est une infinité de possibilités, permettant d’incarner une immense variété d’identités.
Le glitch est quelque chose qui va au-delà de la mécanique technologique la plus littérale : il nous aide à célébrer l’échec comme une force génératrice, une nouvelle façon d’affronter le monde. (...) Les corps glitchés – ceux qui ne s’alignent pas sur le canon de l’hétéronormativité blanche cisgenre – constituent une menace pour l’ordre social. D’une portée considérable, ils ne peuvent être programmés(10).
n’avaient pas toujours anticipé la grandeur. Elles sont des espaces où la réinvention des rapports, des identités et des liens est infiniment possible. Elles sont en opposition totale avec l’État et le Capital, et ne se veulent pas comme un territoire à étendre, mais bien comme un système en interconnexions avec d’autres lieux et d’autres relations. Les communes sont toutes différentes, car elles sont toutes composées de personnes et de territoires différents. Elles sont donc à l’écoute des enjeux qui traversent leurs espaces et leurs communautés, mais aussi à l’écoute des enjeux qui les traversent elles-mêmes. Et s’il est bien une notion qui traverse tous ces lieux nouveaux, c’est celle de la communisation.
Dans ce sens, le terme communiser, qui possède la même racine que le mot commune, renvoie à une forme de résistance exceptionnelle en permettant la production d’une incroyable énergie commune. Communiser c’est défendre la mise à disposition des idées, des savoir-faire, des productions et des propriétés de certain·es pour d’autrexs, dans le but que chacun·e puisse participer à l’élaboration d’une base de liens et de ressources partagées, exempte de tout “gatekeeping(12)”, tout en même temps que cela puissent permettre à chacun·e de se saisir de ses propres potentiels.
Paris ne voulait pas être la capitale de la France, mais une collectivité autonome au sein d’une fédération universelle des peuples. Elle ne souhaitait pas être un État mais un des éléments, une des entités, d’une fédération de communes qui devait se développer à l’échelle internationale(13).
Je trouve ça fou et ça me rend vraiment triste de ne pas avoir étudié l’histoire de la Commune de Paris au collège/lycée. Je crois même que j’ai appris l’existence de cette histoire assez tard, je ne sais plus trop quand, mais après le lycée c’est sûr. Je ne sais pas trop à qui je devrais m’en prendre, à mon lycée de bourgeois·es cathos, ou bien à l’État directement … Quoi qu’il en soit, je trouve ça (en vrai pas tant) étonnant que l’histoire de la Commune soit toujours instrumentalisée et invisibilisée de la sorte, même après 150 ans, et surtout après le travail exceptionnel des personnes qui l’ont faite vivre, puis qui l'ont racontée et transmise.
Parce que la Commune de Paris c’était quand même :
☆ L’occupation des édifices publics et des lieux de pouvoirs pour en faire des clubs et des assemblées de quartier, avec réunions démocratiques quotidiennes.
☆ Libération des prisonnier·es politiques.
☆ Rétablissement de la liberté de la presse.
☆ Prorogation des échéances de loyers.
☆ Interdiction d’expulsion des locataires.
☆ Séparation de l’Église et de l’État.
☆ Suppression du budget des cultes.
☆ Éducation prioritaire, écoles laïques et gratuites.
☆ Achat par la commission de subsistance de la Commune de certains produits de consommation pour les vendre à prix coûtant.
☆ Délai de trois ans pour le règlement des dettes.
☆ Réquisition des logements et ateliers abandonnés par leurs propriétaires, pour les mettre à disposition de coopérations ouvrières et des sinistré·es des bombardements.
☆ Interdiction du travail de nuit et mise en place d'amendes patronales.
Dans les entreprises :
☆ Élection d’un nouveau conseil de direction tous les quinze jours, composé d’un·e ouvrier·e chargé·e de transmettre les réclamations.
☆ Ouverture de la citoyenneté aux étranger·es, qui bénéficient alors des mêmes droits sociaux, et dont les enfants vont dans les mêmes écoles publiques.
☆ La Commune fixe également une rémunération pas trop élevée et plus juste pour les membres de l’assemblée (près de quinze fois inférieur à celle fixée pendant le gouvernement suivant).
☆ La commune voit également la fondation du premier mouvement féminin de masse, l’Union des Femmes pour la Défense de Paris.
Un monde qui s’étend bien au-delà des murs de Paris, un monde qui s’étend jusqu’au bout de l’Imaginaire, et où peuvent s’opérer les multiples réinventions dont on a tant besoin, celles du travail, du partage, des liens, de la politique …
NOTE POUR LA LECTURE
Tout le texte qui suit est une réécriture de l'histoire de la cabane des grands-parents d'Arthur. Elle prend place dans un espace et un temps fictionnel, une sorte de futur proche, dont les personnages sont Geai, Pie et Arthy. Il s’agit là d’explorer l’Imaginaire pour combler les oublis, pour entrevoir nos rêves, pour tâtonner, pour essayer. Pour essayer de raconter l’histoire-vivante, et non plus l’histoire-qui-tue(15). Pour mettre à l’honneur les vivant·es qui nous ont accompagné, qui nous accompagnent et qui nous accompagneront toujours dans ce voyage.
Cette fiction est accompagnée par des épingles, dans lesquels il faut s’engouffrer en cliquant sur les hyperliens
☆ en vert soulignés ☆
Dans ces épingles, on quitte le temps de la fiction pour entrer dans celui du présent réel : c’est ma voix en tant que personne qui vous parle, et non plus celle du narrateur.
De plus, à la fin de chaque épingle se trouve un hyperlien
°°° en vert foncé souligné ☆
☆ La cabane des grands-parents d'Arthy ☆
SOMMAIRE
☆ contexte
☆ peupliers trembles et bergeronnettes des ruisseaux
☆ quand les saxifrages ont percées les pierres
☆ la Commune de la Bruche
☆ le pylône 1
☆ le pylône 2
☆ entre chevreuils et trains de marchandises
☆ messages et messager·es
☆ murmureux·ses (...)
☆ (...) Lice et Ephra
☆ irie
☆ s'organiser, se rassembler, faire collectif
☆ rossignolet des bois
☆ cyber ranch
Ça veut dire qu’on prend soin les un·es des autres. Ça veut dire : tout pour tout le monde. Ça veut dire qu’on a foutûment communisé cet endroit. Ça veut dire qu’on a pris quelque chose qui était de la propriété et qu’on en a fait de la vie(16).
CONTEXTE
Cela faisait déjà quelques années - je ne sais même plus combien - que tout se cassait la gueule dans tous les sens. Ça a commencé au milieu des années 2020, avec la chute progressive des différentes formes d’États sociaux, tel qu’on entendait encore ce terme il y a peu. D’abord dans les pays occidentaux, plus particulièrement aux États-Unis, puis ça a gagné ce qu’on appelait encore “l’Europe”. On a vu des formes “monopoles(17)” émerger et commencer à prendre le pouvoir un peu partout. Et à la tête de ces monopoles, il y a ce qu’on a appelé les techno-fachos.
À l’origine, les techno-fachos sont des start-upeur·ses, des grand·es patron·nes, des géant·es de la “tech”. Et c’est avec ell·eux qu’on a vu apparaître des discours où l’État social était l’ennemi à abattre. Dans lesquels il fallait se passer des citoyen·nes, des délibérations, des débats, et de toutes formes de démocratie, pour gagner en efficacité, pour libérer “l’innovation”.
Cette chute avait été étrange à appréhender. Comment se représenter la fin des États sociaux, à l’heure où c’était la seule forme de gouvernance que nous avions toujours connue ? Tous les États sociaux n’étaient pas les mêmes, et ils avaient parfois des visions très différentes des réalités vécues. Ils n'étaient pas parfait, mais ils assuraient quand même un semblant de fonctions publiques. Mais l’impunité et les subventions massives accordées aux grandes entreprises, ont fini par effriter les États sociaux, qui se sont totalement laissés absorber. Si bien qu’ils n'ont finit par subsister que pour protéger le privé.
(...)
On aurait pu croire que les frontières s’effriteraient avec l’effritement des États. Qu’elles seraient, enfin, en partie enterrées. On aurait pu croire
que ça signifierait la fin des services privés militarisés, tel que l'ICE(18). Mais ça aurait été bien naïf de s’accrocher à cette idée. Parce que c’est justement ce qui était ambivalent, paradoxal, hypocrite, et qu’on arrivait pas à comprendre.
Sous l’influence grandissante des techno-fachos, les États faisaient appel et subventionnaient massivement les services privés militarisés. Ils chassaient les personnes migrant·es, alors que tout leur système ultralibérale ne repose que sur l’exploitation de “main d'œuvre” pas chère, celle qui, le plus souvent, immigre justement. Il a fallu que les États opèrent un renferment total sur eux-même, à savoir sur les pseudos frontières qu’ils avaient conquises. Mais en même temps, il fallait une expansion toujours plus grande et forcée de nouveaux territoires, pour voler de nouvelles ressources, et dont la conquête de l’espace cristallise les plus grands désirs.
Les techno-fachos et leurs programmes ne sont que contradictions. C’était pas nouveau cette réflexion, je le sais très bien, mais c’était quand même dégueulasse et ça fout la rage.
En parallèle de tout ça, trop occupé·es à chercher comment fuir ce monde qu’i·els se sont si bien attaché à détruire pendant autant d’années, il y a des micros espaces de résistances qui ont fleuri un peu partout. On les a appelés des Communes. Au début des années 2020, on avait continué à aller à l’école, pas comme si de rien n’était bien sûr, mais c’était dur de se représenter les choses.
On a quand même essayé de s’investir dans la mise en place et dans l’organisation de la Commune de la Bruche(19). On participait à la cuisine, on faisait un peu de gardiennage et de jardinage dans les jardins. On essayait de s’organiser ensemble. Mais le trop plein d’informations qui nous arrivait en pleine figure était dur à démêler, on avait du mal à attraper ce qu'était “la réalité”, et c’est exactement ce que les techno-
fachos voulaient : nous faire perdre pied. User des médias, des réseaux sociaux, des éléments de langage ; tout mettre dans le même sac et tout secouer, pour rendre les choses impossibles à démêler. Pour créer des nœuds. Des nœuds d’incompréhension et de peur. Et puis se cacher derrière ces nœuds, dire que tout est trop compliqué, qu’i·els doivent prendre les choses en main, parce que nous on ne pouvait pas comprendre. Et c’est vrai, personne n’y comprenait rien.
Mais on avait quand même fini par comprendre une chose, qu’il n’y aurait pas de “jour de la fin du monde”. Celui où tout s’effondre d’un seul coup, un beau matin. On avait fini par comprendre qu’on était déjà en train de le vivre ce jour. Que tout était déjà là, en cours. Les milices privées avaient petit à petit envahi les rues, et on ne comptait plus les jours sans violence.
PEUPLIERS TREMBLES ET BERGERONNETTES DES RUISSEAUX
Lundi 21 mai 2031 :
Il existe dans la nature, des plantes minuscules, sauvages aussi bien que cultivées, dont la particularité est de naître et de se développer dans les fissures des pierres et par leur imperceptible insistance à imposer aux matières les plus compactes et les plus résistantes l’ordre fracturant de leur présence ... On les appelle saxifrages(20).
QUAND LES SAXIFRAGES ONT PERCÉES LES PIERRES
Mardi 22 mai 2031 :
Alors i·els ont décidé d’envoyer les flics pour “sécuriser” tous les alentours, incluant même le terrain des anciens jardins partagés, et autant dire qu’i·els y tenaient à leur usine, i·els n’allaient pas lâcher le morceau.
Mais, de manière évidente, les habitant·es du quartier l’ont appris et s’y sont opposé·es. Tout le monde a réussi à se mobiliser en si peu de temps, que la police n’a pas réussi à arriver avant qu’ell·eux n'investissent les lieux.
À ce moment-là, cet événement faisait écho à de nombreuses autres tentatives d’appropriation d’espaces comme celui de cette usine. Le rôle des intelligences artificielles devenait de plus en plus important, et demandait de plus en plus de ressources matérielles, et donc d’espaces physiques pour les accueillir. Au début des années 2020 c’était assez dur de se représenter tout ça. Il a fallu du temps avant que les gens ne fassent le lien entre la réalité virtuelle des IA (et plus largement, les réalités virtuelles en général) et leurs réalités physiques.
Mais le développement des IA n’étaient évidemment pas le seul facteur qui conduisait à l’appropriation des terres par les entreprises, toujours au détriment des enjeux socio-territoriaux, et, bien sûr, des écosystèmes. Le développement des infrastructures de transports (aéronautique, lignes de chemin de fer, autoroutes, hyperloop) et les besoins des agro-industries, pour produire toujours plus (ou tout autant mais avec des ressources naturelles qui s’épuisaient), sont d’autres exemples de ces violences.
En bref, tout le monde en avait tellement marre de voir les mêmes personnes se pointer pour voler les mêmes endroits, avec les mêmes armes et la même éternelle violence.
Les résistances des différentes ZAD(25) un peu partout dans le monde avaient ouvert la voie. Elles avaient permis d’entrevoir que d’autres façons de lutter et de vivre puissent être réellement possibles. En 2023, près de 25 000 personnes s’étaient mobilisées pour s’opposer à la méga bassine de Sainte-Soline(26). C’était impressionnant mais les pouvoirs en place avaient fait de cette journée la plus répressive et la plus violente du début des années 2020. Il y eut des centaines de blessé·es, dont plusieurs graves, et la mobilisation fut un échec. C’était écoeurant.
En 2026, les résistant·es sont revenu·es. Tout comme les forces de répressions. Cette fois-ci les gens ont réussi à s’installer. Pendant presque 3 jours, transformant la bassine en véritable ZAD, pour empêcher son utilisation. Tout le monde y croyait, les résistant·es étaient nos héro·ïnes. Mais au bout de ces 3 jours, la gendarmerie est intervenue pour reprendre la bassine. Et la violence des grenades et des gaz lacrymogènes ont une fois de plus mis en échec la mobilisation. Un flash ball avait plongé un·e personne dans le coma, et des veillées ont été organisées pour ell·ui, jusqu’à son réveil, 8 mois plus tard. C’était trop. Les médias restaient passifs. Ou adversaires. Personne ne viendrait écouter les mots des habitant·es.
À la fin des années 2020, la pression des lobbys de l’agro-agriculture allait finir par faire céder le peu d’opposant·es directs qu’il restait. La bassine allait finalement être sur le point d’être mise en service, après presque 10 ans d’opposition.
Mais cette fois-ci les choses avaient changé. Les années avaient passé, et les réflexions sur le recours à la violence avaient évolué avec elles. Le sabotage s'était répandu et affirmé au sein des milieux militants
et de la population. Et avec le sabotage, des concepts comme le désarmement(27) ont vu le jour. Parce que la violence, elle était déjà là depuis tellement longtemps, et qu’il y a déjà des personnes qui la subissaient tout le temps, tous les jours, et qui en mourraient. Il fallait se poser la question de comment on compose avec toute cette violence ? Comment y répondre ?
Et en parallèle, il y avait la nécessité de la (re)construction. Ériger de nouveaux bâtiments, de nouveaux lieux, de nouvelles relations. S’ancrer dans des territoires, ne plus laisser s’opérer les détachements affectifs envers eux. Utiliser les débris pour en faire des architectures vivantes. C’est la conjonction de toutes ces réflexions qui a permis à la lutte contre la bassine de finalement gagner la bataille.
Dans la nuit du 25 au 26 mars 2029, plusieurs militant·es ont pénétré dans la bassine. I·els ont construit des cabanes à partir des grillages qui avaient été posés autour de la bassine par les forces de l’ordre (après la grande mobilisation de 2023). Et i·els ont découpé les bâches en plastique qui enveloppaient la bassine pour recouvrir le haut des cabanes. I·els l'avaient rendu inutilisable, mise hors d'état de nuir. Les politiques, qui n’avaient rien vu venir cette fois, ont finalement décidé d’abandonner l’idée d’intervenir en janvier 2030.
Démêler pour mieux nouer.
Je crois que c’était ça le vrai point de départ. C’est ce qui a motivé les habitant·es de Montagne Verte à se mobiliser pour l’usine électrique et les jardins partagés de la Bruche. De toutes les personnes qui sont venues pour les défendre, bon nombre étaient armé·es. En mode auto-défense. En mode désarmement. Avec des
☆ outils craftés ☆
et 2-3 fusils qui avaient appartenu aux grands-parents, avec des chambres à air et des rochers.
LA COMMUNE DE LA BRUCHE
Entre décembre et avril 2030-31 :
Et s’il fallait saboter les installations électriques pour ne pas voir Frontex s’installer, tout le monde était prêt·es, plus personne n’avait peur de ça.
Il me faudrait trop de temps pour tout raconter en détail, parce que c’est évidemment dans les détails que les choses se sont jouées, et qu’elles s’y jouent encore. Mais ce que je peux dire c’est que la lutte a quand même duré plusieurs mois, quatre ou cinq je crois. Les flics ont littéralement assiégé la résistance, filtrant toutes les entrées et sorties, qui étaient très limitées. Les gens se relayaient pour toujours rester sur place, pour faire face à la répression, quoi qu’il arrive. On avait trop peur que les forces de l’ordre débarquent un matin, pour foutre les gens dehors, à coups de camions blindés, de canons à eau et de grenades. Sans prévenir, que ce soit furtif, bref et violent. Heureusement, ce jour n’arriva pas, même si à plusieurs reprises, i·els avaient tenté d’intimider les occupant·es. Les insultes résonnaient dans le vent, toujours les mêmes. Et plusieurs gaz lacrymogènes avaient été tirés. Mais c’était devenu inutile, parce que tout le monde avait appris à se servir des plots de chantier comme des pièges dans lesquels enfermer les palets libérant les gaz.
Pour finir, je crois qu’il y avait tellement d’autres problèmes à gérer que les flics n’ont pas pu tenir plus que ça, même si c’était déjà bien assez long. Les forces de l'ordre auraient pourtant aimé, c’est sûr, mais pas cette fois.
Le retrait des forces de l’ordre était flou, parce qu’aucune décision officielle n’avait été rendue, mais les résistant·es de la Commune ont décidé qu’il symboliserait la victoire de l’occupation.
C’est dans ce flou que les tonnelles ont pu rester, tout comme les personnes qui avaient lutté. Beaucoup n’avait plus réellement d’endroit vers lequel revenir, et il fallait surtout continuer à construire, à habiter l’usine. Ne pas laisser s'effriter toute l’organisation qui avait vu le jour. La lutte avait été toute leur vie pendant ces mois d’occupation, et alors i·els ont fondé ce qu’on appelle aujourd’hui la Commune de la Bruche.
Victoire de voir la police s’en aller, victoire de faire vivre une nouvelle commune.
Ça a tellement compté pour nous, parce que ça représentait une forme d’espoir au moment même où tout se cassait la gueule. Alors, il y eut une grande fête libre pour célébrer ce moment. Certain·es ont travaillé à mettre en chanson les anecdotes de cette lutte, pour pouvoir les chanter encore et encore. Les costumes ont trouvé leur utilité dans la célébration de ce moment, de cet endroit. Surtout les costumes qui attirent l’attention. I·els n’avaient pas gagné la guerre c’est sûr, mais on savait que c’était une première pierre pour former un nouvel espace, et qu’il était important de s’en émouvoir.
Le calme est revenu pour un bon moment, on l’espérait en tout cas. Alors les oiseaux sont revenu·es (cell·eux qui étaient parti·es plus au sud, au chaud pour l’hiver). C’est là que Camille, Lise et Fabien m’ont appris à les rencontrer, à essayer d’apprendre leurs langages. J’étais tellement fasciné de voir à quel point i·els s’y connaissent, à quel point i·els sont attentif·ves et amoureux·ses. Camille me tendait ses jumelles en criant et en pointant du doigt : là, là regarde!! Alors je me disais que passer ses yeux aux travers des jumelles, c’était comme regarder par la serrure d’une porte : il y a souvent (mais pas tout le temps) un monde merveilleux qui se cache derrière. En y repensant, je me dis que ce qui fait lien entre Lise, Camille et Fabien, c’est leur manière de partir d’un tout petit périmètre autour de soi, pour en faire un territoire immense.
Je me souviens que les bergeronnettes sont parmi les oiseaux préférés de Camille, je crois bien qu’elle m’a transmis ça.
Alors non, les épouvantails ne nous faisaient plus peur, contrairement à l’épais brouillard qu’on pouvait voir émerger de la ville au loin. Mais bon, on verra ça plus tard … Et puis comme le dit si bien la grand-mère de Lise : c’est dans le brouillard que sont tissées les meilleures histoires.
Mardi 22 mai 2031, au soir :
LE PYLÔNE 1
Mercredi 23 mai 2031 :
Geai : Tu penses que c’est juste une coïncidence ? Tu penses que l’armée en a vraiment après la Commune ? Faut qu’on trouve un autre moyen de se retrouver, et vite.
Moi : Je sais pas trop franchement, j’ai l’impression qu’i·els s’y seraient pris autrement si c’était la Commune qui était visée, on est pas non plus à côté ici.
Geai : Ouais, bon en tout cas faut qu’on bouge d’ici, on peut plus rester. Faut qu’on retrouve Pie et Arthy. On fait comment et on va où même ? Faut les prévenir qu’on change de plan, qu’il faut qu’on s’organise avant de faire quoi que ce soit.
Moi : Y’a la cabane des grands-parents d’Arthy, tu te souviens ? Un peu au nord-est de Hagueneau. On y est déjà allé·es y’a deux ans. Là-bas on devrait pouvoir se poser un peu le temps de s’organiser et de réfléchir à ce qu’on peut faire. Le temps aussi de voir comment la situation va évoluer. Tu penses que la commune va réussir à tenir ? Il faudra qu’on essaye de la rejoindre quand on aura réussi à retrouver la cabane. J’ai trop peur qu’elle se prenne une terrible vague de violence et qu’elle ne tienne pas le coup.
Geai : Non non pour l’instant faut se faire confiance! Et j’ai grave confiance en ell·eux.
Au bout du bout, il y a la confluence du canal du Rhône au Rhin et du Rhin, là où un jour se sont déroulées les fêtes libres des peuples du Rhin et de l’Amicale du Freesquet. C’est également là que les chevreuils nous avaient conduit à l'automne.
Quand on arrive, il n’y a que Geai et moi. On a un peu peur que Pie et Arthy se soient fait choppé·es, mais en même temps nous on a croisé presque personne donc c’est normal qu’on ait mis peu de temps à venir. On se pose, on respire, on observe et on écoute. Les oiseaux chantent aussi haut et fort. Pinson des arbres, mésange charbonnière, pouillot véloce. Ça m'apaise. On ouvre nos livres de plantes, De toutes les couleurs(29) et Zones à cueillir(30). Je m’y plonge comme un enfant.
Je ne m’y connais vraiment pas très bien alors je m’aide de Plantnet(31), mais surtout des doux mots qui m’ont été transmis cet hiver. Alors en levant la tête, on arrive à reconnaître un grand sureau dont les fleurs commencent à apparaître ! Je suis trop content, ça sent hyper bon en plus, comment est-ce qu’on a fait pour ne pas le remarquer plus tôt ? Peut-être qu’on pourra préparer un sirop avec ?
Un coup de vent emporte la casquette de Geai, les feuilles des peupliers frémissent et Pie et Arthy sortent d’un buisson, souriant·es de
nous retrouver. Je suis heureux de les voir, j’ai l’impression que ça faisait mille ans. I·els nous racontent comment i·els ont réussi à venir, à se faufiler entre les barrages et les contrôles. I·els sont passé·es par l’ancienne voie ferrée, qui reliait Neudorf Sud au Port. Il y a un chemin caché, accessible depuis la rue de la Rochelle, et qui arrive jusqu’ici ; en passant par l’écluse et le pylône 1. I·els sont essouflé·es, et de ce qu’i·els racontent, bizarrement il y avait beaucoup plus de flics que par là où on est passé·es avec Geai. Heureusement, i·els se souvenaient de comment faire fonctionner leur radio (encore heureux vu que c’était leur idée) alors i·els ont pu se retrouver à mi-chemin pour avancer ensemble.
Maintenant on est ensemble, à l’ombre du pylône 1.
tchip-tchip-tchip-tcheria-tcheria-tcheria-TCHIOU(32)
Avec Geai on propose la cabane des grands-parents d’Arthy. On s’accordent à dire que c’est notre meilleure option pour l'instant. Alors, il faut qu’on tricote notre chemin jusqu’à la cabane. On peut essayer de naviguer par les canaux, les rivières et les champs. D’ici jusqu’à là-bas, en temps normal, c’est environ une grosse journée de marche, une demi-journée à vélo, mais là, vu le contexte, c'est plutôt de deux ou trois jours dont on aura besoin, dépend du chemin qu’on choisira.
La première hypothèse serait de remonter en longeant le Rhin, pas tout à fait au bord de l’eau parce que trop visible, d’éviter les barrages au niveau de l’ancienne frontière, de passer par MobbyDick, et emprunter la route pour atteindre la forêt de la Robertsau. De là on pourrait couper à travers les arbres, remonter la cascade, contourner l’Arbre de Vie, et rejoindre le cours d’eau du Steingiessen. Alors on ne serait plus très loin
de l’Ill, qu’on pourrait retrouver par la forêt, et suivre la rivière de la même manière jusqu’à son embouchure avec le Rhin. À ce moment-là, poursuivre notre chemin en passant par la base nautique abandonnée d’Offendorf, qui se situe dans la réserve naturelle protégée de la forêt d’Offendorf. Suivre les passages, se perdre, naviguer entre les racines, les cours d’eau qui n’ont pas de noms, le sifflement des feuilles dans les arbres, les odeurs d'ail des ours et de sureau. Retrouver son chemin en plongeant dans l’Hellwasser, dans lequel on naviguera jusqu’à la D468. À partir de là, une fois la départementale franchie, il y a une longue bande de forêt qui remonte jusqu’à la grande forêt de Haguenau. Enfin, de cette forêt, il ne nous resterait plus que quelques champs et petites routes à traverser pour atteindre la cabane.
Une autre idée, que Pie évoque, serait de passer par la rivière de la Bruche, celle qui passe non loin de la Commune. C’est une de mes rivières préférée, là où, avec Mogo, on allait se reposer les après-midis chaleureuses. Après-midis qu’on passait à espérer entrevoir le martin pêcheur, dans un flash d’éclair bleu(33).
Ce chemin, il est plus risqué que le précédent. En fait, il implique de devoir repasser par Strasbourg pour atteindre la Bruche, et donc par les barrages de l’armée. Ou alors, on peut faire un petit détour, et passer par le canal du Rhin Tortu, un affluent de l’Ill qui prend sa source non loin. On pourrait le rejoindre juste après le Port. Ce serait plus long mais beaucoup plus discret. Même si son embouchure dans l’Ill est assez large et pas du tout discrète pour le coup. Peut-être qu’on pourrait se faufiler entre les bateaux de touristes abandonnés, mais c’est risqué … Bon, mais après l’avantage, c’est qu’une fois sur la Bruche, on ne croisera plus grand monde. Et remonter son cours nous permettrait d’atteindre les Vosges.
Non non ça va pas, le début des Vosges c’est beaucoup trop au sud, alors que nous, on doit aller au nord. Alors on suit son cours jusqu’à la gare de Heiligenberg - Mollkirch, puis on passe par la forêt ? Ce serait plus sûr oui, mais tellement plus long. Ça signifie qu’après il faut marcher
en direction du nord, passer par Wangenbourg-Engenthal, Obersteigen, le Château d'Ochsenstein, franchir l’autoroute, et certainement s’arrêter près du château du Hunebourg. Puis repartir le lendemain pour Sparsbach et Lichtenberg, sortir de la forêt au niveau de Zinswiller, pour traverser les champs jusqu’à finalement arriver dans la grande forêt de Haguenau, juste à l’ouest de Mertzwiller.
Pfffiou c’est long à dire et encore plus long à parcourir.
(...)
tsîî-du tsîî-du tsîî-du
tsîî-du tsîî-du tsîî-du(34)
Arthy et Geai sont trop deters, et l’ont toujours été. Avec un bout de bois, je dessine des cercles sur le sol qui ressemblent à des soleils. Mais ici les cercles ne marchent plus. C’est comme s’il y avait une faille,
☆ un glitch ☆
entre rêver et réaliser … Qu’est ce qu’on fait après ? Comment est-ce qu’on fait pour aller par-delà l'imaginaire des cabanes et des ruines ? Je repense à cette faille et je me demande si c’est bien la peine de la franchir, ni même d’essayer de la combler ; que c’est peut-être justement grâce à elle que la magie opère. Qu’il s’agirait peut-être même de l’entretenir, de maintenir l’écart entre rêves et réalités. De s’y balader, de faire des aller-retours, sans cesse se nourrir et imaginer, mais rester en mouvement, tout le temps, pour ne pas se figer dans un rêve idéalisé. Un rêve idéalisé et incapable de se remettre en question à la moindre torsion.
Et parce que c’est de là aussi que notre force jaillit, quelque part au milieu, là où, tout comme les épouvantails, les dragons ne font plus peur(35), là où notre agentivité est plus forte que jamais, et que nos désirs ne se construisent pas non plus sur une île déserte et coupée, de tout et de tous·tes.
(...)
Bon, le plus simple, ce serait quand même de ne pas avoir à repasser par Strasbourg. Alors c’est décidé, on se met en route par le premier chemin qu’on a évoqué !
On ramasse nos livres et les quelques plantes qu’on a cueillies, qu’on range pour plus tard dans nos sacs. Geai, Pie et Arthy prennent les devant et s'engouffrent parmi les arbres et les herbes hautes.
Je me retourne, les pylônes 1 et 2 se font face. On distingue encore les tissus verts, oranges, bleus, étoiles qui flottent dans le vent, ceux qu’on avait installés, accrochés sur le pylône 1, pour célébrer les fêtes libres un soir d’hiver.
LE PYLÔNE 2
En chemin, Arthy nous raconte la façon dont il s’y prendrait pour hacker la fonction du pylône 2, la voici : disons qu’on récupère une immense bâche de camion (ses parents travaillaient là dedans), on la découd, on la découpe, et on réorganise les différents morceaux ensemble. On la confectionne sur-mesure pour qu’elle rentre parfaitement dans le pylône. Et si un jour je retrouve une machine à coudre, je m’occuperai de la partie assemblage.
Il faudrait que j’enfile la machine à coudre avec un gros fils bien épais, que je règlerais sur le point zigzag : ça permet de conserver l’élasticité du tissu, tout en faisant office de point de surjet. Les coutures seraient très longues, alors je resterais certainement penché sur la machine jusqu’à en avoir mal aux yeux et au dos, comme souvent. En espérant qu’elles seraient à peu près droites quand même.
Tard le soir, il n’y aurait plus que les lumières des machines à coudre qui illumineraient nos chambres, comme des petites lucioles suspendues dans les airs. Tout serait silencieux, et …
… Dans ma maladresse et mes approximations, j'aurais trouvé le calme et la fin de l'angoisse. Je perdrais la notion du temps.
J'aurais faim(36).
L’idée c’était d’hacker les infrastructures qui peuvent être porteuses de nouvelles façons de vivre et d’écrire nos rapports aux autrexs. Mais de ne pas hésiter à détruire celles qui sont irrécupérables, même dans les plus infimes failles. Faire tomber chaque monument,
☆ chaque statue ☆
chaque colonne.
ENTRE CHEVREUILS ET TRAINS DE MARCHANDISES
Le Jardin des Deux rives est presque vide, il n’y a plus aucune nappe de pique-nique, ni odeurs de barbecue. Le vol des hérons cendrés et le tsissit tsissit des bergeronnettes nous guident. On remonte jusqu’au pont sur lequel le tram avait l’habitude de nous emmener jusqu’en Allemagne. Je me demande si à Kehl c’est pareil, si les satellites y tomberont du ciel là-bas aussi ? Ça me rappelle l’eau turquoise de la gravière de Kork… Personne sous le pont, on continue le long du Rhin. Il y a la petite cabane, en tôle de plexiglas, en mode serre un peu, construite il y a je sais même pas combien d'années, par on ne sait qui, relique ou précurseuse. À gauche, les rochers radieux bordent le chemin, et derrière eux, il y a le dépôt de trains. Celui où on allait courir avec Alice, celui où les étoiles se reflètent sur la peinture toute blanche des nouveaux wagons Transcéréales. On dépasse OVHcloud et ArselorMittal, l’épave de MobbyDick est toujours là, trônant au milieu du désert de béton, des camions et des voitures de services, des conteneurs et des tas de briques, encerclés par l’eau. L’odeur des pizzas de Gab est toujours présente, et PdR 2 résonne dans mes oreilles.
On fait une pause.
Geai : T’sais que y’a à peine deux ans il y avait encore de la violette élevée ici, tu t’souviens ? J’men rappelle, il y en avait plein partout, surtout autour des trains de marchandises du dépôt étoile.
Pie : Mmh. Tu penses que c’est lié au fait que y’avait pas beaucoup d’humain·es qui venaient ici ? À part toutes les deux.
Geai : Je sais pas trop, c’est sûr qu’on a dû les déranger quelque part, mais bon, les trains c’étaient pas les plus discrets non plus.
Pie : Ahah oui ça c’est sûr, à chaque fois qu'ils rentraient et sortaient de là, c’était comme s’il y avait un immense orage qui se soulevait de la terre.
Geai : Ahah ouais. Moi j’aimais bien quand même, c’était impressionnant de les voir aller et venir, sans jamais trop savoir c’était quoi leur vie. C’était mystérieux, fallait attendre des heures sans qu’rien ne bouge, avec l’espoir qu’à un moment on comprendrait tout, de nulle part. Et parfois ils restaient épinglés plusieurs jours au même endroit, ça permettait aux fleurs de se reposer.
Pie : Moi ce que j’aimais trop c’était qu’en chemin on trouvait millllle et une chose trop belles. Les trains ils étaient là, ils bougeaient pas, alors c’était l’occasion de tendre l’oreille, de scruter les arbres, les hautes herbes, les fleurs.
Geai : Et c’est comme ça qu’on a remarqué la violette, tu t’souviens !
Pie : Bien sûr que je me souviens, c’était comme trouver un trésor.
Geai : Ça me fait penser, l’autre jour je lisais dans un article qu’il y avait eu des pluies torrentielles dans la région de la Seine-et-Marne. Il n’y a pas eu trop de dégâts, comparé à d’autres événements comme celui-ci, mais apparemment les gens se sont tous·tes mis·es à pleurer pendant les jours de pluie. I·els pleuraient sans pouvoir s’en empêcher, comme si c’était les mêmes nuages que dehors qu’i·els avaient dans leurs yeux.
Pie : C’est fou, et genre ça avait un sens ? On a su pourquoi ?
Geai : Non pas vraiment, certain·es disent que c’est pas lié, que c’est juste bizarre et qu’on peut rien en déduire. Puis y’en à d’autrexs qui disent que c’est évident, que bien sûr que tout est lié, et qu’encore heureux qu’on puisse pleurer quand le ciel pleure aussi.
Pie : Oui je vois, ça me fait penser à cette histoire du couple de personnes dont la relation était devenue super compliquée après que les baleines noires aient disparues, alors même qu’i·els étaient pas au courant de cette disparition(38).
Geai : Oh c’est triste, j’étais pas au courant non plus.
Pie : Ben ouais, en vrai je sais pas si on peut dire qu’il y a un lien sensé, genre physiquement sensé, mais si on se dit qu’on fait partit d’un tout, de liens, alors j’vois pas pourquoi on serait pas affecté nous aussi. Et puis ça veut dire qu’i·els ont été touché·es, de quelque manière que ce soit, et que c’est peut-être pas plus mal dans un sens.
Geai : Mmh oui c’est vrai, mais je disais ça pour les baleines surtout, c’est trop triste.
Pie : Ahah t’en fais pas, les baleines reviendront quand la violette reviendra, et i·els le feront dans le même fracas s’élevant du sol, ou des eaux, quand les wagons des trains de marchandises passent. J’en suis plus que sûre, faut se faire confiance, comme tu dis.
qu’on retrouve enfin après presque une demi-journée de marche. Le niveau de l’eau est normal, on navigue à pied le long de son lit, évitant les grosses branches et les remous. Le canal de dérivation est moins joli mais bon. On peut désormais apercevoir l’écluse au loin, signifiant la confluence avec le Rhin, là où les mots se mêlent. L’ancienne base nautique d’Offendorf n’est plus très loin.
Lorsqu’on y arrive, il est déjà presque 18 heures. Peut-être que ce serait mieux de passer la nuit ici, de profiter d’avoir un toit sur la tête pour se reposer un peu. Il y a une cuisine avec tout ce qu’il faut pour cuisiner. Je me souviens qu’en fouillant dans un placard, Pie avait trouvé un petit stock de bouteilles vides, et quelques vivres, dont du sucre. Alors avec Geai, on se lance dans la préparation d’un
☆ sirop de fleurs de sureau ☆
qu’on a cueilli à PdR, comme ça il sera prêt le lendemain matin, au moment du départ.
C’est déjà le crépuscule, une chauve-souris entre et sort de la pièce en virevoltant, et les voiles des derniers bateaux présents s’entrechoquent dans le vent. On prépare la recette des lasagnes aux boîtes de conserve de ratatouille. On finit par se perdre dans nos discussions, mille mots s’échappent de nos bouches pour confectionner le monde. Il s’agit moins de tisser les choses, que de choisir avec quels fils on le fera.
Je suis tellement heureux d’être avec ell·eux. Tous·tes seul·es on ne serait pas allé·es bien loin, enfin moi en tout cas je serais pas aller bien loin sans ell·eux.
MESSAGES ET MESSAGER·ES
Le lendemain matin on se réveille un peu engourdi·es, la nuit a été fraîche. Geai et Arthy ont collé deux banquettes pour former un semblant de lit double, de ce qu’i·els disent c’était pas très confortable. On fait chauffer du café et Pie déroule notre carte. Aujourd’hui on devrait pouvoir rejoindre la cabane, on espère y arriver avant que la nuit ne tombe. Il ne faut pas qu’on traîne, car si hier les choses semblaient floues et lointaines, ce matin tout est un peu trop réel, on en est là, avec nos sacs, nos plantes et nos radios, dans une ambiance de fin du monde, désertique. J’aurais tellement aimé qu’il y ait déjà une ou plusieurs communes à Port du Rhin pour pouvoir s’y réfugier.
On filtre et on fait bouillir le sirop qu’on a laissé infuser toute la nuit, puis on le met en bouteille. Pile de quoi en remplir 3 petites, une pour Pie et une pour Arthy, avec Geai on partagera la nôtre. Il aura le goût du souvenir de ces moments, de nos mains dans les branches, de la terre qui a vu fleurir cet arbre et de notre course pour échapper à la grisaille de la ville.
Le reste du voyage se déroule plutôt bien dans l’ensemble. Heureusement, il fait toujours beau. Ce matin j’ai enfilé mon costume de voyage, celui cousu dans un tissu qu’on avait teint avec Mogo et Lise, teint avec le souvenir d’un début d’été doux et chaud à MobbyDick, teint avec de l'oignon et des pelures de carottes ; j’y avais ajouté des boutons pressions et des attaches rapides, un costume qui laisse le corps libre de ses mouvements et de ses rêves.
☆ La teinture c’est comme de la magie ☆
Les plantes sont cueillies le matin avant l’aube, quand les prairies sont parsemées de gouttelettes de rosés qui illuminent les pointes des herbes hautes, et des toiles d'araignées. Elles sont mises à infuser toute une nuit durant dans les grandes marmites ou les petites casseroles, dont l’odeur emplie les maisons d’un parfum amer et floral. Il faut que les dosages soient millimétrés pour obtenir les couleurs les plus précises.
Les sommités fleuries d’Achillée donneront du jaune vif, du cuivre ou du vert ; les racines de betteraves du brun-roux, tandis que les racines de Gaillet ou du Muguet donneront du rouge ; pour du bleu, il y a les feuilles d’indigo et les racines de Grémil.
Ou alors il faut se laisser aller et expérimenter. Les tissus sont plongés dans les marmites ou les casseroles, puis laissés à tremper pendant une demi-journée, une journée, deux jours ; tout est affaire de patience. La couleur prend du temps à se révéler, tout comme les plantes ont mis du temps à s’élever, tout comme les tisserand·es ont patiemment noué chaque fils les uns aux autres. Alors les tissus sont porteurs de multiples mémoires, à la fois messages et messagers.
[chant de la fauvette à tête noire]
Le fait de n’avoir encore croisé aucun·e autre humain·e nous perturbe vraiment. C’est trop bizarre. Et en même temps je sais pas, ça fait du bien ? Pourtant, on a croisé le chemin de mille et un·e autres vivant·es non-humain·es. Pie et Arthy s’amusent à siffloter en oiseaux, pendant que Geai et moi, on essaye de se remémorer le souvenir d’un mot perdu en chemin, qu’elle essaye de retrouver en prononçant plein d’autres qui ne veulent rien dire, ça nous fait rire. On l’a sur le bout de la langue, mais il ne veut pas venir. C’est embêtant parce que c’est pile celui qui correspondrait le mieux à ce qu’on a dans la tête.
C’était un de ces mots qui avait été égaré, dont le sens avait été perdu, ou alors détourné, ou volé ; puis que des magicien·nes ont finalement retrouvé, qu’i·els ont parfois dû arracher aux mains des voleur·euses, et qu’i·els se sont donné·es la peine d’écouter, afin de leur rendre leur signification, et toute la justesse de leur sens. Ils font partie des mots qui font du bien, de ceux qui réchauffent le cœur et qui donnent de la force. J’admire tellement tellement le travail de tous·tes ces magicien·nes, parce qu’à un moment donné on a bien cru qu’on allait perdre toutes les choses qu’on connaissait, tous les mots et les noms.
On finit par laisser tomber en se disant qu’il finira bien par nous revenir, et puis parce qu’en chemin on en a trouvé plein d’autres, tous plus intéressants et émouvants les uns que les autres.
Au loin, on aperçoit ce qui semble être les restes d’une ancienne usine de traitement des eaux usées, et c’est alors, au détour d’un étroit sentier bordant la forêt, que nous tombons nez-à-nez avec un troupeau de moutons. I·els ne sont pas nombreux·ses, une petite vingtaine je dirais. Certain·es se sont enfuit à notre arrivée, tandis que d’autrexs, moins peureux·ses, nous regardent fixement. C’est bientôt la fin du printemps, alors i·els ont une énorme touffe de laine sur le dos. I·els sont trop mimis comme ça. On ne remarque la présence d’un·e gros·se chien·ne blanc·he qu’au moment où celui·elle s’approche de nous en aboyant, ell·ui non plus n’avait pas dû remarquer notre présence tout de suite.
Sssuuuuuu it. I·el s’arrête. I·el fait un peu peur mais i·el a l’air tellement gentil·le, franchement je pense qu’i·el m’arrive à la taille, c’est assez impressionnant.
Sssuuuuuu it(40).
Une personne sort d’entre les hautes herbes et la·e gros·se chien·ne lui court après. I·el a également l’air gentil·le, i·el porte un sac en osier qui à l’air rempli de plantes, ainsi qu’un long filet rouge orange vert.
I·el appelle sa·on chien·ne, et sa voix résonne dans le champ.
MURMUREUX·SES (…)
À ce moment-là, on sait pas trop si on devrait se méfier ou non. En même temps ça fait pas sens dans mon coeur, ce serait trop bizarre, on ne s’était jamais méfié·es de ce genre de moment auparavant. Lorsqu’i·el arrive à notre hauteur, i·el est accompagné·e par un mouton et deux brebis, le mouton a de la laine noire, tandis que les deux brebis ont de la laine blanche beige. Pie nous fait remarquer qu’i·el porte une sorte de longue guêtre tricotée, qui part d'au-dessus de son genoux et qui se finit à l'extrémité de ses chaussures. Elle nous apprend qu’il s’agit d’un vêtement souvent porté par les murmureux·ses.
Pour contextualiser, “murmureux·se” est un nouveau nom, issu des murmures, et faisant référence au doux murmure des Saxifrages. Sa signification coule de source pour celui·elle qui en est témoin à l’oral, mais elle est plus compliquée à décrire par écrit. Cela pourrait être dû au fait que chacun·e des détenteur·euses de ce savoir-faire en a fait sa propre langue. Je pourrais dire qu’elle désigne le fait de tendre l’oreille, de tisser, de nouer, de s'adresser, de se laisser emporter et de s’oublier, de transmettre ; dans le but de retrouver une forme d’alliance entre les écosystèmes et entre les peuples. Elles sont de ces langues qu’on passe toute sa vie à apprendre, car elles se renouvellent sans cesse, et parce que ses nuances et sa justesse sont sans limites. Ce sont des langues qui permettent la magie, mais qui ne donnent aucun pouvoir, sur rien ni sur personne. Il s’agit d'une pratique, d’un savoir-faire ou même d’un “métier” (au sens où l’on peut encore entendre ce mot aujourd’hui) pour quelques rares personnes. Cell·eux qui ont appris à prononcer des mots à l’oreille des plantes et des chat·tes, et qui savent attendre patiemment leur réponse, sans agir précipitamment.
Alors ça peut paraître un peu bateau dit comme ça, “l’alliance entre les écosystèmes et les peuples”, mais c’est une attention dont tout le monde avait vraiment besoin, à commencer par les écosystèmes non humain·es et les peuples opprimés. D’ailleurs c’est une attention qui était assez répandue, il ne faut pas se voiler la face, seulement pas au sein des populations occidentales blanches.
Les deux brebis ont l'air tellement vives, elles sont peureuses, ça se voit dans leurs yeux, mais encore plus curieuses, alors elles s’approchent, se réfugient entre les jambes de la·e murmureux·se, tournent en rond et sautillent dans tous les sens. I·el les regardent en souriant puis nous les présentent : le mouton s'appelle Zanzibar, il n’est pas du tout peureux et raffole de gratouilles sous le menton, les brebis sont
☆ Pimprenelle et Coquinette ☆
dont vous connaissez déjà un peu le caractère. La·e murmureux·se ne semble pas surpris·e de nous voir non plus, bien au contraire. I·el nous demande ce qu’on fait. Alors, dans un élan précipité de mots entremêlés portés à plusieurs voix, nous lui racontons.
(…) LICE ET EPHRA
Pie : Y’avait tous les camions militaires !
Geai : Et les barrages et les contrôles …
Arthy : Toutes les rues étaient bloquées, c’était impossible de se faufiler nulle part. L’armée a tout bloqué, toute la moitié de la ville.
Pie : La moitié où il y a la Commune de la Bruche.
Moi : On aurait voulu y aller, mais c’était tout noué de partout oui …
Geai : On aurait dit que c’était la réalité qui rattrapait (ou qui dépassait) la science-fiction(41).
Pie : On est parti·es, on voulait se réfugier à la cabane des grands-parents d’Arthy.
Geai : Pour rester ensemble, pour s’organiser.
Arthy : Olala désolé pour tous ces mots qui s’entremêlent ! On vous a même pas demandé votre nom, ni qui vous êtes.
Lice : Non c’est moi, je ne me suis pas présenté·e non plus, je m’appelle Lice ! Et si vous vous demandez, mon chien c’est Séquoia. Ne vous inquiétez pas, j’ai vu le brouillard au-dessus de la ville hier matin, j’ai appris pour les camions de l’armée et les barrages.
Lice a compris, i·el a tout de suite compris. Lice savait déjà pour les techno-fachos et les militaires, mais i·el nous dit qu’i·els mettront à peine plus de temps à arriver jusque dans les champs. Qu’on a encore à peine de temps, parce que les villes concentrent plus de monde et de potentiels révoltes, sans vouloir dire qu’ici il n’y a aucun potentiel bien sûr, mais au contraire, qu’il s’agit de potentiels trop souvent mis de côté.
Lice : Je vis pas trop loin d’ici, juste après le cours d’eau, dans l’usine là-bas [i·el nous montre du doigt le bâtiment au loin]. C’est une usine hydroélectrique.
Il me reste quelques filets à poser, si vous voulez m’aider à le faire, et vous pourriez venir avec moi après, je vous présenterai l’usine et ses habitant·es, j’y vis avec une vingtaine de personnes, des amiexs de tous les jours et de passages.
Lice tient cette mémoire de son expérience, mais également d’Ephra, un·e autre murmureux·se, devenu·e un·e de ses amiexs les plus proches. I·el nous raconte qu’Ephra est arrivé·e il y a plus ou moins 12 ans, en 2019. I·el était un·e des premier·es, avec 3 autres personnes. I·els se sont installé·es là parce que l’usine était laissée à l’abandon depuis plusieurs années, et parce qu'i·els en avaient décelé les potentiels aux travers des vitres brisées et des murmures des courants d’air. C’était alors l’opportunité de se saisir d’un endroit dépourvu de tout intérêt.
Lice : Le projet de départ, c’était de réhabiliter le fonctionnement de l’usine, de bricoler pour remettre en marche les turbines et les chambres à air, pour que le courant de l’eau détournée du Rhin, permettent à nouveau la création d’électricité. Et là où, autrefois, celle-ci était destinée à l’alimentation des laboratoires aérospatiaux de Karlsruhe, elle serait désormais mise à disposition du voisinage proche. Le chantier de détournement de l’eau du Rhin a été colossal et on pouvait encore en voir les fragments ça et là, des vieilles machines dont je ne connais pas les noms, qui servent aujourd'hui de refuge aux vivant·es, notamment aux écureuils qui ont appris, malgré ell·eux, à se faufiler entre les ruines.
Les travaux de réhabilitation ont duré trois ou quatre ans. En tout cas, ils se sont achevés fin 2023 - début 2024. Il y a eu de nombreuses galères et rebondissements, ça n'a pas toujours été facile. L’organisation est quelque chose de complexe et de très émotionnel.
Le jour du test du bon fonctionnement de la rotation de la turbine, un oiseau suspicieux et vexé de ne pas avoir été consulté, avait confisqué l’un des boulons de la structure, causant le décrochage de la turbine. Celle-ci avait continué à tourner, et pris la fuite à toute allure vers le jardin, finissant sa course dans les plants de courges … Sacrée leçon. Mais tout finit par se coordonner justement, notamment grâce au savoir-faire et aux mots de murmureux·se qu’Ephra savait tisser avec justesse.
s’adresser aux rouages, aux écrous et aux hélices pour en comprendre le fonctionnement(42), pour essayer de concilier les besoins de tous·tes. Mélange de savoirs mécaniques et de savoirs vivants.
Étonnamment, le voisinage humain·e n’avait pas trouvé d’objection à leur présence. Surtout parce que la bonne entente avait été trouvée avec tous·tes les autrexs vivant·es, mais également parce qu’il n’était pas rare que certain·es passent aider dès qu’i·els en avaient le temps et l’énergie.
Au final, c’est trop beau parce que ça veut dire que ce lieu s’est construit et se construit encore par les actions combinées et les alliances nouées, entre une multitude de vivant·es et d’écosystèmes, tous·tes traversé·es par le même désir de faire autrement. Le même désir de collaboration pour faire naître un autre chose, érigé symboliquement, sur les “ruines” de la marchandisation.
IRIE
Jeudi 24 mai 2031 :
La plus grande de toutes les pièces est celle du rez-de-chaussée, dont la partie centrale accueille les chambres à air et la turbine qui produisent l’électricité. Lorsque Lice nous la montre, tout le mécanisme est activé, mais aucun son ne s’échappe de la structure (c’est assez impressionnant) tout est calme et silencieux. I·el nous regarde en souriant, un merle entre dans la pièce et se pose sur la structure.
[chant du merle]
On est tellement heureux·ses d’être ici, l’accueil de Lice est tellement chaleureux. Je me sens chanceux et reconnaissant. J’aurais envie de lui poser mille questions, mais j’en garde un peu pour plus tard. Mille questions sur comment i·els s’organisent au quotidien, qu’est ce qui fait que tout arrive à tenir, entre ell·eux et avec les autrxs. Quels sont les moments compliqués (qu’i·el a évoqué tout à l'heure) auxquels i·els ont dû faire face, et comment i·els s’en sont sorti·es. Comment est-ce qu’on fait pousser de la bourrache et qu’on murmure aux animaux.
(...)
S’ORGANISER, SE RASSEMBLER, FAIRE COLLECTIF
Pie et Arthy sont resté·es auprès d’Auln, Odrem, et Élanion, pour essayer de comprendre le mécanisme de l'irie, et de les aider comme i·els peuvent. Lice doit finir quelques préparatifs pour le moment du repas de ce soir, alors avec Geai on l’accompagne. Il faut installer les tables, les chaises et les tissus.
Le soleil passe l’horizon, et en regardant le ciel par la fenêtre, j’aperçois le reflet de la lune sur l’eau du petit étang de l’autre côté du bâtiment. Au-dessus il y a des chauve-souris qui virevoltent. I·els me rappellent les moments passés avec Camille et Lise, i·els me manquent. Soudain, un·e petit·e chat·te bondi·e de derrière la fenêtre. Ça m’a tellement surpris que j’ai failli tomber en arrière. Lice rigole et nous dit qu’elle a oublié de nous présenter les trois plus important·es habitant·es des lieux, Blaize (celle qui vient de me bondir dessus), Bobi et Cayenne, les deux autres chat·tes, qui doivent sûrement se chamailler au troisième étage.
Blaize disparaît sous les escaliers, puis on s’attèle à tout installer.
Lice : Je sais que vous aviez prévu de rejoindre votre cabane, pour vous organiser pour retrouver vos amiexs de la Commune, mais si vous voulez rester ici quelques jours je pense que ce sera tout à fait possible. Il y a les chambres d’amiexs qui sont disponibles, et tout plein de petites choses à faire, vous ne vous ennuierez pas. Et puis je pense qu’en attendant de voir comment la situation va évoluer, nous serons mieux tous·tes ensemble, les un·es auprès des autrexs.
Geai : Merci, je crois que j’ai bien envie d’accepter, je pense que Pie et Arthy seront également heureux·ses de pouvoir rester ici, de pouvoir continuer à aider les autrexs.
Moi : Oui je crois que pour l’instant c’est la meilleure option, merci beaucoup ! Et d’ailleurs je suis toujours partant pour m’occuper un peu des moutons avec toi, si c’est toujours ok !
Lice : Oui bien-sûr !
Une fois qu’on a fini de tout installer, et en attendant le repas de ce soir, on sort prendre l’air avec Geai. Elle avait envie d’aller voir l’étang et la rivière. Alors on s'assoit au bord de l’eau, et on se laisse bercer par les dernières lueurs du jour. À ce moment-là je me rappelle le temps des fêtes libres, celui où
☆ on dégoulinait ensemble ☆
Tous ces soirs et tous ces matins où le soleil se reflète sur le Rhin, dont les pylônes 1 et 2 sont toujours les premiers et les derniers à capter les rayons. On était assis·es de la même manière, les pieds au-dessus de l’eau, on se regardait en souriant, fier·es de ce qu’on avait réussi à organiser ensemble, fier·es d’être ensemble. Fier·es de partager nos rêves, de partager nos mots et nos corps qui chantent et dansent, le temps d’une nuit, pendant un instant T, sous les lucioles perchées dans les arbres.
ROSSIGNOLET DES BOIS
Ce lieu, ce bâtiment, cette usine, c’est le genre d’endroits qui sont comme des marqueurs de tout ce qu’on essaye d’accomplir au quotidien pour vivre et s’organiser ensemble, pour apprendre à être ensemble et à être aux autrexs. Repenser aux fêtes libre me rappelle tout ce qu’on se partage avec les amiexs : les rencontres pendant les préparatifs, les nœuds coulissants pour accrocher les tissus dans les arbres ; les tissages de câbles pour faire fonctionner la musique, les recettes de boissons et de repas, les mots, les paroles, les expériences.
Comme une constellation de pratiques qui se répondent, s’observent, se croisent parfois. On échange et partage des outils, des techniques, des matériaux. On échange des bouts de savoirs appris des ancien·nes ou découverts par hasard. On teste, on rate, on recommence : on s'apprend les un·es des autres. Rien n’est figé : les relations, comme les manières de faire, se réajustent et se nourrissent des sensibilités de chacun·ne(44).
Joseph dira : “J’ai parfois ressenti une grande émotion à la lecture de quelques lignes, quand en moi elles faisaient écho à d’autres, lues un peu plus tôt dans un autre ouvrage, écrit par une autre personne, à propos d’un autre sujet”(45).
Anna dira : “J'aime bien me rendre compte qu'on fait tous·tes les mêmes choses mais qu'on parle pas des mêmes choses, ou alors j'aime bien me rendre compte qu'on parle tous·tes de la même chose mais pas de la même façon”(46).
Bon, j’aurais envie de poser mille mots sur notre chemin ensemble, mais je vais en garder un peu pour moi, pour nous.
Un des moments privilégiés c’est celui des premières lueurs de l’aube, quand la musique des derniers sets se mêlent aux sourires étincelant des copaines ; mais c’est aussi, et surtout, comme le disait Alice, celui quelques heures plus tôt, quand tout est prêt et que y’a encore que les amiexs qui sont là. Je les regarde et j’ai envie de pleurer, il y a les tissus verts, oranges, bleus, étoiles qui flottent dans le vent, entre les arbres.
Viendra le temps des communes libres, viendra le temps des environnements, des communautés et des peuples libérés, pour de bon, pour toujours.
CYBER RANCH
Tsissit, tsissit, tsissit.
☆ 48°52'51.3"N 2°25'44.2"E ☆
O’Brien : Quelques mots sur les vingt prochaines années de la commune ?
Sanchez : D’une certaine manière, nous avons besoin de ces histoires, nous avons besoin de nous souvenir. Nous ne pouvons jamais laisser la forme marchandise(47), l’État, ou rien de tout ça, revenir. Nous devons nous souvenir de ce que les échanges généralisés font aux gens. Des générations qui n’ont jamais constaté ce mal directement doivent s’en souvenir et le comprendre, d’une manière ou d’une autre.
Mais, d’un autre côté, je pense que nous devons en finir avec la nostalgie. Refuser absolument toute forme de nostalgie. Les vingt prochaines années représentent l’opportunité de nous tourner vers l'extérieur, de faire sérieusement face à tous les changements rapides et excitants que traverse l’humanité. Des tâches immenses nous attendent, qui vont nécessiter une vaste quantité d’ingéniosité, de créativité et d’efforts humains. Comme la reconstruction des écosystèmes, la restauration de la biodiversité, l’inversion du changement climatique. Ou la vie en orbite et l’exploration du système solaire, qui commence à peine.
Plus tôt, j’ai évoqué la prolifération des modifications corporelles post-humaines. Je pense que ce genre de choses va se développer dans les décennies à venir et devenir de plus en plus commun. Nous pouvons enfin commencer à penser avec créativité à ce que nous sommes dans cet univers, ce que nous souhaitons devenir.
La nostalgie est un poison pour le vaste travail d’imagination qui doit avoir lieu. Il faut en finir avec la nostalgie.
O’Brien : De sages paroles, d’un·e historien·ne à l’autre.
Sanchez : Alors, restons-en là(48).
BIBLIOGRAPHIE
☆ LIVRES :
Alice Carabédian, Utopie radicale : Par-delà l’imaginaire des cabanes et des ruines, Éditions du Seuil, 2022.
Anna Sougy, I wanna take you away let’s escape into the music dj let it play, mémoire de fin d’études DNSEP, 2023.
Antoine Desjardins, Indice des feux, La Peuplade, 2021.
Arthur Heck, CRS BAC, 2021.
Caroline Decque et Camille Gasnier, Zones à cueillir - plantes sauvages, fleurs comestibles et bonnes recettes, illustré par Amélie Laval, Eugen Ulmer Eds, 2022.
Claudie et Francis Hunzinger, De toutes les couleurs, traiter buissonnier de teintures végétales, J’ai lu, 2023.
Joseph Levacher, Lire le monde, habiter le livre, Quelles possibilités à l’heure du capitalisme globalisé ?, mémoire de fin d’études DNSEP, 2021.
Juliette Kerviche, Pour le feu, on dit qu’il faut frotter le caillou de l’île contre celui du pays, mémoire de fin d’études DNSEP, 2022.
Kristin Ross, l’Imaginaire de la Commune, traduit de l'anglais par Étienne Dobenesque, La Fabrique éditions, 2015.
Legacy Russell, Glitch Feminism: A Manifesto, Verso Books, 2020.
Les meufxs de l’Amicale du Freesquet, On dégouline ensemble, article écrit pour la revue Ventoline n°4, coordonnée par Félicité Landrivon, et parue en mai 2022.
M. E. O’Brien et Eman Abdelhadi, Tout pour tout le monde, traduit de l’anglais (États-Unis) par Camille Leboulanger, Éditions Argyll, 2024.
(Everything for Everyone: An Oral History of the New York Commune, 2052-2072)
Morgane Camus (Mogo), S’organiser c’est faire sf, mémoire de fin d’études DNSEP, 2025.
Sabrina Calvo, Melmoth Furieux, Éditions la Volte, 2021.
Ursula K. Le Guin, “La théorie de la fiction panier”, Danser au bord du monde, Éditions de l’Éclat, 2015 (Dancing at the Edge of the World: Thoughts on Words, Women, and Fiction, 1989).
Ursula K. Le Guin, “Pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons ?”, Le langage de la nuit, Livre de Poche, 2016 (The Language of the Night: Essays on Fantasy and Science Fiction, 1979).
Ursula K. LeGuin, Le cycle de Terremer - Terremer (édition intégrale), Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Delord-Philippe, Pierre-Paul Durastanti, Patrick Dusoulier, Sébastien Guillot, Philippe R. Hupp, Françoise Maillet, Le livre de Poche, 2018. (Earthsea, 1964 - 2018).
Starhawk, Comment s’organiser ? Manuel pour l’organisation collective, Éditions Cambourakis, 2021.
☆ ARTICLES :
Les soulèvements de la terre, Désarmement, année? - accessible ici : https://lessoulevementsdelaterre.org/blog/desarmement-extrait-du-livre-on-ne-dissout-pas-un-soulevement
Marie-José Mondzain, Saxifraga politica, 2005 - accessible ici : http://www.formes-vives.org/saxifrage
Qu’est ce que l’agence Frontex ? - accessible ici : https://www.lacimade.org/faq/l-agence-frontex/
Le chant du pinson des arbres, La rengaine qui dégringole - accessible ici : https://www.les-oiseaux.com/chant-pinson-des-arbres.htm
Les Digitales, POV: les tiers lieux, 2024 - accessible à ici : https://www.instagram.com/p/C_K862Pio8g/?img_index=1
☆ VIDÉOS :
Elsa Dorlin, Se défendre - une philosophie de la violence - accessible ici : https://www.youtube.com/watch?v=A1Wt3lE_uxw
Histoires crépues, Nos statues coloniales (série de 4 épisodes), 2024. - accessible ici : https://www.youtube.com/watch?v=EQBl4_lf5pw
Hugues Robert, co auteurs : Antoine Daer, Mathias Echenay, Planète B : Surveillance et contrôle : quand la réalité dépasse la science-fiction, pour Blast, février 2023 - accessible ici : https://youtu.be/Zi__3KBRunE?si=IEGnWXbKT8JCAIFC
Ilies et Moufette avec Norman Ajari, Faut-il pleurer Charlie Kirk ?, 2025 - accessible ici : https://www.youtube.com/watch?
v=pg68ZlmLMRg&list=PLpUO7mF5oeadoRTOOvwy5uvsUbmdUWXro
Pacôme Thiellement, L’empire n’a jamais pris fin - La Commune : le plus incroyable moment de l’histoire de France, pour Blast, novembre 2025 - accessible ici : https://www.youtube.com/watch?
v=-fI_5IieLf0&list=PLv1KZC6gJTFlbdBD_610rc3yAd5x3qu56
☆ AUDIOS :
♪ Jeune GDB, PdR, 2024 - accessible ici : https://soundcloud.com/jeunegdb/sets/pdr
♪ Jeune GDB, PdR2, 2025 - accessible ici : https://soundcloud.com/jeunegdb/sets/pdr-2
Lise Herdam, Naviguer entre les racines (série de 3 podcasts), mémoire de fin d’études DNSEP, 2023 - accessible ici : https://soundcloud.com/lise-hrdm/sets/naviguer-entre-les-racines
☆ NON CITÉ·ES MAIS INFUSÉ·ES DANS CE TEXTE :
Maryse Condé, Moi, Tituba sorcière …, Gallimard, 2024. (Moi, Tituba sorcière noire de Salem, 1986)
Monique Wittig, Les Guérillères, les Éditions de Minuit, 2019. (date de parution originale : 1969)
Larry Mitchell, Les pédales & leurs amiexs entre les révolutions, illustré par Ned Asta, traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul Chenuet et Adel Tincelin, Éditions du commun, 2023. (The faggots & their friends between revolutions, 1977)
Capucine Roux, Lise Herdam et Zoya Meltchakova, La cigala canta tot l’estiu, chansonnier des trois chaudes mamés, illustré par Capucine Roux, Moshpit magique, 2025.
Toute la série Planète B, pour Blast, 2022 - …
☆ Texte composé en :
° enby Gertrude (Valentin Chauveau et Léna Salabert-Triby), Bruxelles, 2021-2024.
Distribuée par ☆ typotheque.genderfluid.space/fr ☆.
° Fungal (Raphaël Bastide et Jérémy Landes), distribuée par velvetyne.fr.
☆ Merci à la collective Bye Bye Binary, pour leur immense travail sur les mots, la langue et la typographie.
☆ Il s’agit d’une première version publiée en décembre 2025, depuis la donjonne, tout en haut de la Cyberrance. Peut-être qu’il y en aura d’autres … En tout cas, c'est une recherche qui n’est pas vouée à être figée, qui est et restera toujours mouvante et en cours.
☆ Encore merci à anne et à tous·tes les amiexs qui ont suivi l’écriture de ce mémoire. Et bien sûr à tous·tes mes amiexs en général, pour tous ces moments passés ensemble ☆ et merci à Anna pour la précieuse aide apportée pour coder ce site internet ☆