CYBER RANCH
CYBER RANCH
Cette année, au mois de mai, j’ai eu l’opportunité de rejoindre l’association La Cyberrance, qui se situe à Romainville, au 93 rue de la liberté, à peu près entre Mairie des Lilas et Carnot.
En commençant à écrire ces quelques phrases par rapport à la Cyberrance, je pensais tisser un peu l’histoire et la mémoire du lieu et de l’association, telle que je l’ai rencontrée depuis maintenant plusieurs mois. C’est un endroit pour lequel je ressens un attachement très fort et qui me tient énormément à cœur. Les récits se tissent au fur et à mesure, celui du contexte dans lequel je suis arrivé, et dans lequel nous sommes toujours, en même temps que celui de notre vie au quotidien ici.
Mais étant donné que la vie ne s’arrête certainement pas à ces quelques lignes, et que nous continuons à nous organiser chaque jour un peu plus, je continuerai moi aussi à écrire pour faire le point sur ce qu’il se passe, et sur là où nous en sommes.
ENTRE LIEU ET COLLECTIF(1)
La Cyberrance, c’est un lieu de vie collective et d’expérimentation artistique. Née d’un squat devenu bail précaire, mi-chalet mi-hangar industriel, elle accueille aujourd’hui une trentaine de personnes - habitant·es, résident·es, amiexs de passage ; on ne pourrait d’ailleurs parler des membres actif·ves, sans nommer la présence de Blaize, la chatte et résidente la plus présente de la Cyb - qui fabriquent ensemble un espace culturel, solidaire et vivant.
Le bâtiment appartient à la Société Civile Immobilière Hourdain Gueniot (qui sont nos bailleurs) comprenant deux propriétaires. Ça a toute son importance, mais j’y reviendrai juste après. Alors, certes ce n’est pas un bâtiment toujours très droit, il est même un peu cabossé de
partout à vrai dire, avec des fuites d’eau, quelques vitres en moins, et une cour qui se transforme en Aquapark dès qu’il pleut(2) … Mais, malgré tout, c’est un espace vivant, débordant d’énergie, d’envies et de rêves ; un espace de partage et de paroles, où les forces de chacun·e s’unissent et s’enracinent ; un peu à la manière du péché, du framboisier, des Achillés, et de tout ce qui poussent dans le jardin. On y apprend à vivre ensemble, à bricoler, à écouter, à réparer, à jardiner, à accueillir, à prendre soin de nos amitiés.
J’avais déjà commencé à fréquenter ce lieu alors que j’habitais encore à Strasbourg, lorsque je venais à Paris, après avoir fait la rencontre de Raph à l’été 2022. Je venais, la plupart du temps avec les amiexs de Strasbourg, assister aux événements, concerts, soirées, etc. J’y ai dormi quelques fois, et de temps en temps je faisais un peu de bar avec Raph. C’était (presque) comme organiser une free avec le Freesquet, mais (presque) sans avoir froid, et sans les lucioles dans les grands arbres.
Quand je suis arrivé à Paris j’ai continué à venir aux événements, à essayer de faire des shifts au bar ou aux entrées, parfois à passer aider pour installer la journée.
Le samedi 29 mars 2025, la Cyberrance organisait un événement de soutien au Collectif des Jeunes du Parc de Belleville(3), faisant suite à leur violente expulsion, le 18 mars 2025, de la Gaîté Lyrique. I·els avaient occupé ce lieu culturel pendant 3 mois, pour réclamer leur droit au logement. L’après-midi il y a eu un goûter participatif autour duquel se sont mêlés interventions, prises de paroles et DJ sets. Il y a également eu un repas le soir. Tous les bénéfices de l’événement ont été reversés à l’association du collectif, pour soutenir leurs besoins matériels et logistiques. L’idée c’était aussi de se mobiliser pour mettre au service le lieu et le collectif pour les soutenir, pour donner de la visibilité à leur lutte et continuer à faire exister leur récit.
UNE SITUATION COMPLEXE
La Cyberrance est un lieu fragile, tenu dans l’incertitude de renouvellements de bail de six mois en six mois. Après près de 6 ans d'existence et de persistance, la Cyberrance est menacée de disparaître. L’été dernier, il y a un an, les bailleurs ont communiqué leur intention de vendre le bâtiment, avec une cessation du contrat de location en avril 2025, impliquant l’expulsion de l’association, et de ses résident·es et habitant·es. Et bien que la mairie ait refusé de délivrer un permis de construire pour le terrain (en grande partie grâce au refus des habitant·es du quartier, rendant tout futur projet de construction impossible) cela n’a pas empêché de nombreuses visites d’avoir lieu, par différentes agences immobilières, au cours de l’année.
Alors les membre du collectif se sont mobilisé·es, entamant des échanges avec plusieurs personnes et autres collectifs, avocat·es, collectifs de squats, médiateur·ices, élu·es de la mairie de Romainville, personnes en charge d’associations d’ateliers d’artistes.
Début mai, n’ayant toujours pas réussi à vendre, et après de nombreux mois de négociations, les propriétaires ont finalement proposé un nouveau bail d’un an, dont le loyer aura été augmenté, passant de 3200 à 4500€ par mois.
C’est dans ce contexte que, mi-mai, j’intègre le lieu et l’association.
À ce moment-là, je venais tout juste de finir mon stage avec Marine et Fabien, alors j’avais encore les oiseaux pleins la tête. Dans le jardin il y a une mésange bleue et un merle qui se court après. J’apprends à rencontrer Blaise, Régine, Max (...) J’essaye de comprendre comment l’organisation se fait, comment les relations se tissent. Max me montre comment utiliser sa machine à coudre industrielle, pendant que Marion prépare la soirée à la Station. On partage des repas au soleil, durant lesquels Sam et Louise-Margot nous rapportent les conseils d'Evelyne, l’avocate (à la retraite) qui suit la situation de l’association. Ella dit qu’il faut qu’on demande aux personnes de la mairie de passer à la Cyb.
Le 27 mai, n’ayant toujours pas reçu notre bail, nous avons été contraint·es d'accepter la visite d’une société de gestion de biens immobiliers, La Fabrique Artistes. Il s’agit d’une société de bailleurs d’artistes, à savoir des propriétaires, qui louent des espaces d’ateliers à des artistes. I·els ont en effet déjà un bâtiment de 2000m2 à Ivry.
Le lendemain nous avons eu une visite de la mairie de Romainville, que nous avons contactée en urgence, pour essayer de les convaincre de geler la vente du bâtiment, de racheter le bâtiment, ou juste de nous aider. Sam, Régine, Louise-Margot et Lise ont accueilli l’adjoint au maire, la responsable chargée de la culture et le responsable de l’urbanisme. Elles leur ont fait visiter la Cyb, puis nous nous sommes réuni·es dans la Salle sur Demande, il y avait presque toutes les personnes résident·es et habitant·es de la Cyb. On était une trentaine, et la rencontre a duré plus de 2 heures.
La discussion était très fluide et nous avons pu leur poser toutes les questions que nous avions en tête concernant les différentes possibilités pour conserver le bâtiment. En revanche, i·els nous ont tout de suite prévenu que la mairie ne pourrait pas racheter le bâtiment, ni même nous aider autrement qu’en répondant à nos questions ; ce qui représente déjà beaucoup.
Je me souviens avoir dû faire un immense effort pour réussir à comprendre les explications qu’i·els nous ont données pour dénouer la situation, et tracer les fils de nos possibles. Mais c’est un sentiment tellement impressionnant d’arriver à percevoir que même si le maillage de l’immobilier et de la vente est flou et complexe, il reste quelques leviers d’actions des pouvoirs publics au sein de tout ça. Même si en fait, il n’y en a que très peu. Et surtout tellement impressionnant de se sentir tous·tes ensemble, les un·es avec les autrexs dans ce moment et cet espace en train de disparaître.
Si je peux essayer de résumer/synthétiser un peu, les possibilités, et impossibilités, sont les suivantes :
° La mairie n'a pas du tout les moyens financiers de racheter le bâtiment. Et même si elle en avait les moyens, il y aurait d'autres
priorités tel que l’hôpital, l’école, etc - ce qui est évident. Mais imaginons qu’elle ait les moyens, et qu’il n’y ait aucun autre projet plus important, alors un appel d'offres devrait obligatoirement être émis. Appel d’offres dont les propositions reçues seraient soumises à un jury tiers, impliquant que nous ne soyons même pas sûr·es que notre projet soit retenu pour le lieu. Enfin, imaginons encore un peu, notre projet est retenu, et la mairie devient notre propriétaire. Le bâtiment et l’association sortiraient alors de la précarité et s'assureraient une certaine pérennité. Mais si pour l’instant, c’est une mairie de gauche, il n’en sera plus forcément le cas après les prochaines municipales … Nous serions alors potentiellement confronté·es à de nombreuses complications.
° Une autre des solutions possible aurait été le gel de la vente par le droit de préemption de la mairie. Mais là encore c’est plus compliqué que ça. I·els nous expliquent que le droit de préemption est très lourd à porter. Une fois que celui-ci est déposé, la vente serait effectivement gelée, mais elle le serait dans l’attente qu’une commission (encore une fois tiers) évalue, d’une part les raisons de la vente, et d’autre part pourquoi la mairie s’y oppose. Hors, il s’avère que si la commission juge la préemption de la mairie injustifée, alors la·e propriétaire peut porter plainte et réclamer des dommages et intérêts. Et c’est exactement la situation dans laquelle la mairie se trouve déjà, auprès d’un autre dossier, se retrouvant à devoir de l’argent à un·e propriétaire contre la·equel elle s’était opposée.
° Enfin, Ella avait soulevé la possibilité de monter un fond de dotation, pour porter le projet de rachat du bâtiment par l’association elle-même. Un fond de dotation, c’est une initiative qui permet à des personnes tiers (n’importe qui), de donner de l’argent pour un projet, sans aucune contrepartie des acquéreurs. C’est à dire que les “investisseur·ses” n’en sont en réalité pas, puisqu’i·els font des dons. Et comme dirait Ella : donner c’est donner. Les seul·es acquéreur·euses seraient alors propriétaires et actionnaires de leur bien.
Finalement la vente n’a pas aboutie, et au moment où j’écris ces lignes, le 03 octobre 2025, cela fait trois mois que nous avons reçu notre nouveau contrat. Nous avons changé officiellement d’association, passant de Cyber Ranch à Cyber Roche, et les loyers ont augmenté pour tous·tes. Le bâtiment est toujours soumis aux visites immobilières, même si nous n’en avons pas eu cet été. Et, surtout, nous restons dans la même situation de précarité et de doutes vis-à-vis de ce contrat, qui prendra fin en mai 2026, comme l’année dernière, sans promesse pour l’instant, d’un quelconque renouvellement.
COMMENT S’ORGANISER(5)
On est donc, comme je le disais, environ une trentaine de résident·es et habitant·es à occuper les lieux, sous la forme d’une association et avec un fonctionnement en autogestion.
Comme toute association, il y a donc un·e président·e, un·e secrétaire, ainsi qu’un·e trésorier·e. Mais si certaines personnes prennent effectivement des rôles plus spécifiques, parce qu’i·els se sentent plus à l’aise dans tel ou tel domaine (parce qu’i·els ont acquis certaines compétences au fil du temps) ou parce qu’i·els en ont tout simplement envie ; cela ne veut pas dire qu’il y a une quelconque forme de hiérarchies. Il n’y a aucun·e meneur·euse, et personne ne détient le contrôle ou l’autorité sur les autrexs.
Si la question des hiérarchies traverse toute tentative d’autogestion, je ne peux l’aborder sans en déplier d’abord les nuances. Par exemple, en règle générale à la Cyb, on aura tendance à accorder un peu plus d’importance aux avis et témoignages des usager·es régulier·es, notamment ceux des habitant·es, puisqu’i·els habitent les lieux. De plus, comme le précise Starhawk dans son manuel (Comment s'organiser ?) :
Les hiérarchies sont pertinentes et nécessaires dans certaines situations. Quand la maison brûle, nous ne voulons pas que les pompiers prennent le temps de se mettre autour d’une table pour décider lors d’une réunion interminable qui doit y aller et qui doit tenir les lances à eau. (...) En cas d’urgence, et lorsque de vraies différences de compétence, d’expérience et de connaissance sont manifestes, des structures de commandement et de contrôle sont parfois requises. Mais les hiérarchies ont leurs inconvénients. Dans une hiérarchie, le différentiel de pouvoir s’accentue, si bien que celleux qui donnent les ordres sont aussi celleux qui reçoivent le plus de gratifications et ont le meilleur statut, alors que les places en bas de l’échelle n’ont rien d’enviable. Les travailleur·euse·s qui font les métiers les plus pénibles sont les moins bien payé·es, et exercent le moins de pouvoir.
le ménage, les fuites d’eau, les différents entretiens du bâtiment, urgents ou non. Bon on est rarement tous·tes présent·es à ces réunions, c’est normal, mais l’idée c’est de proposer quelques jours à l’avance, pour ajuster en fonction des disponibilités de chacun·e. Plus spécifiquement, il y a aussi les réunions qui concernent le bâtiment et l’association dans leur ensemble (état des lieux, création du fond de dotation, comptabilité), qui pour le coup seront programmées plus longtemps à l’avance, pour répondre aux divers emplois du temps de tout le monde. Quelqu’un·e peut tout à fait soumettre la proposition d’une réunion, si i·el a envie et/ou besoin d’aborder un sujet en particulier !
Enfin, pour finir sur les réunions, il y a toujours une ou deux personnes qui se chargent de prendre des notes afin de rédiger un Compte Rendu, qu’i·els mettront à disposition de tous·tes, pour que les personnes n’ayant pas pu être présentes puissent avoir accès à ce qu’il s’est dit.
Financièrement, l’économie de l’association repose, d’une part sur les loyers des résident·es et habitant·es, et d’autre part, sur les différents évènements qu’on organise de manière régulière. L’année dernière, il y avait environ 1 à 2 événements par semaine. On accueille des réunions, des soirées, des cantines, des marchés de créateur·ices ; et il y a même le cyné-club, un cycle de projection hebdomadaire, co-organisé avec le collectif Apaches, qui (entre-autres) publie un magazine de cinéma. Ce sont donc des bénéfices qui reposent uniquement sur le travail bénévole de la part des membres de l’association. Aussi bien par le temps et l’investissements donnés pendant les événements, qu’en amont, pendant la confection et l’organisation (qui peuvent s’étaler sur plusieurs semaines) ; qu’en travail administratif, pour faire tourner l’association administrativement parlant, et qu’en gardiennage, lorsqu'il faut réparer une fuite d’eau par exemple.
Ça change quand même pas mal de ce que j’ai connu en faisant partie du Freesquet. Les free c’était, et c’est toujours, illégal. Alors on avait pas besoin de se constituer en association, ni d’avoir un·e président·e, un·e secrétaire, un·e trésorièr·e. Quoi que pour la trésorerie, il fallait qu’il y ait une personne qui se charge de prendre une partie du cash sur ell·ui quand il y en avait trop à la caisse. Je me souviens de l'avoir fait un soir,
c’était grave stressant. Les réunions, météos émotionnelles, et compte-rendus c’est quelque chose qu’on faisait déjà avec les amiexs du Freesquet, j’ai d’ailleurs tellement appris de tous ces moments, ça a été un point de départ hyper important sur la façon dont j’ai éprouvé le travail et la vie en collectif. C’est aussi à ce moment que j’ai découvert les écrits de Starhawk, notamment Comment s’organiser, que je citais plus haut.
On n'avait pas non plus de lieu qui nous appartenait, même si on y était très attaché·es émotionnellement - Port du Rhin, les Pylônes 1 et 2, l’Autoroute.
Mais donc, toutes ces problématiques proprement liées à la Cyberrance, c’est hyper nouveau pour moi, et je trouve ça autant effrayant que passionnant. Comment on s’occupe d’un bâtiment, de l'administration d’une association, de loyers, de relations avec un propriétaire, et des doutes par rapport à notre avenir. J’aime tellement apprendre à faire et à être aux côtés de toutes ces personnes, je me suis jamais senti aussi fier et entier qu’en faisant partie de l’Amicale du Freesquet et de la Cyberrance.
RÉFLEXION SUR LES “TIERS-LIEUX”
Si nous nous accrochons à la possibilité et au désir de racheter le bâtiment c’est, tout d’abord, parce que nous éprouvons un attachement très fort pour ce lieu que nous avons construit ensemble, tout comme pour le collectif et pour nos amitiés, pour tous les liens que nous avons tissés. Mais c’est également parce que devenir propriétaire, ce serait permettre la pérennisation du lieu, permettre de sortir le bâtiment du circuit immobilier, de la spéculation et des logiques des marchés capitalistes. Pour que cell·eux qui resteront, ou qui reprendront l’association, puissent rester autant de temps qu’i·els le voudront. Ne pas se faire racheter, c’est ne pas se laisser récupérer. Ne pas tomber aux mains d'aménageur·euses du territoire qui instrumentaliseront le bâtiment, ses ressources et sa mémoire, pour y implanter des intentions néfastes, pour y faire de “l’urbanisme temporaire”.
L’urbanisme temporaire est une désignation qui ne revoit à rien de très précis, si ce n’est à donner un aspect soit-disant cool aux évolutions capitalistes des villes(6). On parle ici d’un contrôle sociale de la propriété, c’est-à-dire le fait - pour des aménageur·euses (gestionnaires de biens ou structures, tel que Est-ensemble) - de placer des bâtiments vides entre les mains d’artistes, d’architectes, de designers, ou encore de personnes de l’événementiel, dont les ambitions seront de proposer des activités autour de la fête, de l’art, de la restauration.
Jusqu’ici, c’est vrai que cela ne diffère pas énormément de ce que nous faisons ici à la Cyb. Et la limite est assez fine, bien qu’il y en ai une ; nous ne sommes pas des acteur·ices majeur·es de la gentrification, du moins pas au même titre que des propriétaires ou des “super-structures aménageuses”, mais nous y avons tout de même notre place, il ne faut pas se voiler la face. Sauf qu’une des différences avec les logiques dont je suis en train de parler, et qui a toute son importance, réside dans le fait que personne ne nous a mis ici, que ce collectif est né d’un squat, d’une occupation, et qu’il n’y a ni aménageur·ses du territoire, ni propriétaires en quête de valorisation de son bien, ni aucun·e gestionnaire qui encadre ce que nous faisons. Certes notre temps de présence est encore conditionné au fait que notre propriétaire nous maintient dans des baux précaires, de 6 mois en 6 mois, mais l’option de rachat du bâtiment est aussi sur la table pour contrer ça. De plus, la plupart des membres du collectif ne sont pas dans l’optique de rendre les clés bien sagement à la fin du bail, mais plutôt prêt·es à occuper les lieux dans l’attente d’une solution, quitte à repasser sous forme d’occupation, de squat.
Car il s’agit bien là d’une optique d’anti-occupation et de valorisation, dont il est question dans les processus d’urbanisme temporaire. Les enjeux, ouvertement affichés, sont de “ne pas laisser des lieux à l’abandon, de consolider la programmation future du site, d’amorcer de nouveaux usages, ou encore de rendre fréquentable”, autant de termes qui visent à empêcher l’ouverture de squats ou l’installation d’habitant·es non désiré·es, pouvant nuir à la tranquillité bourgeoise - investir continuellement chaque interstice de la ville.
L’enjeu principal est alors de définir une durée encadrée, souvent courte (quelques mois ou années, tout au plus) et de récupérer les clés quand bon leur semble. Une fois le retour des clés effectué, souvent sans grande résistance, l’affaire est alors réussie : les bâtiments portent désormais l’étiquette “cool”, et sont vendables aux projets les plus offrants, tout comme ils le sont aux yeux des bourgeois·es. Les quartiers sont “sécurisés” et les prix sont encore attractifs pour le public ciblé, bien qu’ils aient déjà trop augmenté pour les populations d’avant, contraintes de s’en aller pour un ailleurs non garanti.
Il n’est évidemment pas ici question de blâmer les artistes qui s’installent dans ce genre de lieux. I·els sont, pour la plupart, également victimes de ces méthodes de gestion des espaces urbains, et i·els ne partagent évidemment pas les ambitions néfastes de leurs propriétaires et gestionnaires. Si je me permets de dire “pour la plupart”, c’est parce que les milieux de l’art sont aussi des milieux dans lesquels évoluent des personnes qui ont largement les moyens (financiers surtout) de se responsabiliser par rapport aux choix qu’i·els font pour exercer leur pratique individuelle … Intégrer un espace qui se fonde sur l’expulsion d’une association de sans-papiers, par exemple, alors qu’on a les moyens financiers de faire autrement, c’est pas hyper entendable je trouve.
Mais alors comment faire lorsque la répressions à l’encontre des squats et des occupations est toujours plus grande chaque jour, comment faire lorsque des lieux - encore préservés de ces logiques, grâce au travail et à la force de leur acteur·ices - finissent eux aussi par fermer chaque année, par se faire avaler par la machine capitaliste, instrumentalisés contre leur gré ? Il y a tellement de lieux, de squats, que je n’ai même pas connus, et qui ont fermé ces dernières années, dont je sais qu'il y a des copaines+++ et des personnes dans le besoin, pour qui ces espaces représentaient beaucoup …

PRENDRE SOIN D’UN LIEU EN DISPARITION
Après tous les moments intenses des mois de mai et juin, le risque d’une expulsion, et la deuxième édition du festival de fin d’année organisé dans la foulée, c’était enfin l’été à Paris et à la Cyberrance, et de nombreux·ses copaines sont parti·es en vacances. À la cyb il y a toujours un peu de monde, les habitant·es bien sûr, et quelques résident·es. Avec Lise on est resté·es tout le mois de juillet, et Régine et Gab aussi. On a passé tout notre temps ensemble.
L’ambiance m'est soudainement apparue tellement calme, comme si tout s’était suspendu le temps de ses deux derniers mois. Puis, que tout reprenait son cours tout doucement. On essaye de prendre soin du lieu tout en prenant soin de nous, les un·es des autrexs. Je n’entends plus le merle qui logeait près de la donjonne, mais il y une ou deux bergeronnettes qui nous survole de temps en temps - tsissit tsissit tsissit - ainsi qu’une mésange charbonnière un peu plus loin. Son chant, je l'associe beaucoup à l’été, c’était un des rares oiseaux que mon grand-père savait reconnaître.
Régine c’est une grande jardinière. Elle m'impressionne tellement. Depuis que je suis arrivé, je m’émerveille tous les jours de voir à quel point elle porte une attention si particulière aux plantes, au jardin, au bâtiment. Elle prend soin du framboisier, du pêcher, des tomates, des haricots, de la ciboulette ; elle a plein de livres de jardinage, avec des illustrations et des conseils de grand-mère. Ses conseils viennent également de son papa qui est, entre autres, paysagiste. Alors tous·tes les 3, avec Lise, on s’est donné pour objectif de construire un nouveau bac dans lequel planter tout plein de nouvelles choses.
Ça me rappelle qu’une des toutes premières choses que Lise m’avait proposé de faire quand je suis arrivé ici, c’était de faire un recensement des plantes et fleurs du jardin. Enfin bref, le premier jour, quand on s’est posé·es dans la cour, on avait tous·tes les 3 ramené de la documentation, sans se concerter. On a essayé de bien se renseigner sur les différentes plantes qu’on voulait planter, parce qu’on avait envie d’en avoir pour faire de la teinture naturelle, ou qu’on pourrait faire sécher pour préparer des tisanes et infusions. Mais aussi quelques aromatiques pour la cuisine,
et quelques légumes. On voulait s’assurer que chacune se sentirait bien, ni trop à l’étroit, ni trop seule.
Pour la construction du bac, la structure principale est composée de planches d’environ 1 mètre de long par 25 cm de large. On les a vissées entre elles, deux planches de haut, pour trois de long ; ainsi, on a un bac qui mesure plus où moins trois mètres de long, pour environ 50cm de hauteur. Pour les côtés c’est pareil, deux planches de haut, mais une seule de large.. Donc 3x0,70x0,50m. C’est un grand bac ! Là où on voulait le mettre, il y avait plein d'affaires entassées, un barbecue, un baril, une cheminée en inox. On décale tout et on démonte la cheminée.
Louise-Margot nous parle du fait qu’en hiver, il y a de l’eau qui s’infiltre par capillarité dans l’Astroport … C’est lié au fait que le bâtiment est un peu pourri, il faut le dire, mais également parce qu’en regardant de plus prêt, il y a un espace entre la fin du mur et le sol. Alors on nettoie, on balaye et on ponce tout le long du bas du mur. Régine pose une couche d’enduit, qu’on laisse sécher 24h. Puis on a posé une bande d’étanchéité sur toute la longueur, à cheval entre le mur et le sol. Normalement ça devrait régler un peu les problèmes d'infiltration.
Pour la terre c’est plutôt Lise et Régine qui s’en sont occupées, elles ont cherché sur le bon coin, et auprès de différents lieux à Romainville. À ce moment-là je suis parti de Paris, mais Lise m’a envoyé une vidéo en mode “room tour” du jardin une fois fini, dans laquelle elle recense toutes les plantes qu’elles ont réussi à planter.
En voilà la liste :
☆ Lavande
☆ Sauge
☆ Piment
☆ Plante araignée
☆ Achillée Millefeuille
☆ Gaillarde
☆ Sarriette
☆ Haricots
☆ Marjolaine
☆ Courge
Depuis cet été, ça arrive souvent qu’on s’occupe ensemble du jardin. Au début de l’automne, on a pris le soin d'enlever les grandes feuilles de courge qui étaient un peu malades, et surtout qui faisaient de l’ombre à l’Achillée Millefeuille. On a remarqué qu’il y avait des orties en se piquant le bout des doigts sans faire exprès, apparemment ça veut dire que la terre est assez riche, on est trop heureux·ses parce qu’elles ont vraiment toutes l’air en forme, et on voit même des nouvelles pousses faire leur apparition. Comme par exemple la coriandre, qui (on pense) est née du compost qu’elles avaient mis dans la terre.
Cet hiver, quand elles seront toutes endormies, on fera peut-être des petits travaux pour consolider les bacs. Et puis on s’est avoué que ça nous ferait kiffer d’en faire encore un nouveau ...
Il faudra que j’aille chercher les séchoirs(7) chez moi, ceux que j’avais construit pour quand j’étais à Jutigny au printemps. Comme ça on pourra faire sécher les plantes pour préparer de la tisane. Elle devrait aider à soulager les SPM, la digestion, les articulations et les muscles, aider pour la mémoire et la concentration … Enfin on verra, en tout cas on a hâte de la préparer et de la faire goûter aux copaines.
NOTE À PROPOS DU VENDREDI 17 OCTOBRE 2025 :
Raph a trouvé une mésange bleue dans le jardin des voisins. Elle était tombée dans un vieux bocal plein d’eau de pluie. En passant la tête par-dessus le muret, on pouvait apercevoir Blaize, l'air innocent, devant la table sur laquelle il y avait le bocal … La mésange était très stressée et toute mouillée, elle se tournait dans tous les sens sans réussir à s’envoler. On l'a enveloppée dans un linge sec, et emmitouflée dans nos mains pour la réchauffer.
D’après nos recherches internet, il ne faut pas trop l’exiber, mais lui couvrir la tête et la placer dans le noir à l’abri et au chaud, pour faire redescendre son stress. Raph est allé chercher un carton dans lequel on a disposé un petit paillage. On l’a laissée se reposer une petite heure, le temps que son plumage sèche et qu’elle se sente mieux. En rouvrant le carton elle était sortie de son linge, et elle était entièrement sèche. Elle nous a regardé comme pour dire que ça y’est, elle était remise.
Alors on l’a emmenée dehors, on a ouvert le carton, et elle s’est faufilée aux travers du trou qui sert de anse. Elle a pris son envol, et juste un peu plus loin, sur le rebord du jardin, s’est retournée pour nous faire face, puis a poussé son chant deux ou trois fois, comme pour dire merci :’) Avant de s’en aller se cacher dans le feuillage près du mur derrière.
On a tous·tes failli pleurer, c’est comme si elle avait chanté pour nous remercier(!).
Je me souviens que la mésange bleue est signe de douceur, de joie et de légèreté. J’avais lu ça, à Jutigny, après avoir fait la rencontre d’une bébé mésange, qui s’était égarée au beau milieu de la route. Elle est toujours en mouvement, elle observe et explore. On dit qu’elle a l’habitude de constamment chercher de nouvelles perspectives, qu’elle est la messagère de cell·eux qui en ont perdu l’habitude. La mésange bleue dans le jardin tisse les liens entre l’environnement et les humain·es, volant au-dessus du toit, elle est la·e gardien·ne des lieux, elle veille silencieusement sur nous.
LÀ OÙ ON EN EST AUJOURD’HUI
Fin octobre c’était le grand moment de la cueillette des plantes du jardin (j’avais enfin ramené mes séchoirs). On a passé toute la matinée à jardiner, travail à 6 mains penché·es sur le bac et les séchoirs, on se transmet les plantes pour les nettoyer et les disposer délicatement. Depuis, elles sèchent devant la chambre de Christophe, à l'abri du froid et de la pluie.
Le 25 novembre dernier, nous nous sommes réuni·es pour une réunion “avenir”, pour reparler de la situation dans laquelle nous nous trouvons, et surtout de la situation dans laquelle nous allons nous trouver en mai prochain, lorsque notre contrat arrivera à son terme. L’idée c’était de faire un point sur les différentes options déjà un peu établies avant l’été. Elles se basent sur nos différents rendez-vous, discussions orales, échanges écrits, entre nous et avec les personnes auprès desquelles on a demandé conseil. Et sont complétées par les différentes démarches engagées durant les derniers mois : devis des travaux à réaliser pour remettre le bâtiment aux normes, états des lieux avec un huissier de justice, hydrocurage de la cour.
Après 4 heures de réunion et un tour de table pour que chacun·e puisse exprimer son avis, ses sentiments et son énergie par rapport aux différentes options ; la majorité des membres du collectif sont favorables à l’idée de se lancer dans la création du fonds de dotation pour racheter le bâtiment(!). Moi personnellement, j’ai le sentiment qu’à part de l’énergie, on a rien à perdre à essayer, et que si certain·es ont cette énergie alors pourquoi ne pas essayer.
En attendant on continue comme jusqu’à présent, on continue à s’organiser, à vivre ensemble, à proposer des événements, à accueillir des gens, à prendre soin de nos relations. Et puis on verra bien ce que ça donne, ça fait flipper mais c’est encore plus excitant, peut-être qu’un jour on aura plus à se poser la question de savoir si on sera toujours là dans 6 mois …
PARTIE BONUS : BLAIZE
Le mardi 18 novembre on avait notre état des lieux, réalisé à notre demande, par un huissier de justice. Il s’est fait en présence de notre agente immobilière (qui n’est d’ailleurs pas restée très longtemps) de Gab, Régine et moi. Mais il y avait également Blaize, qui est restée avec nous à peu près tout du long. Elle nous suivait, parfois ouvrait la marche, se posait pour nous regarder, pour regarder l’huissier. C’est un peu comme si elle surveillait que tout se passait bien pour nous. Ça fait plusieurs fois que je me fais la réflexion, mais c’est vrai qu’elle est toujours là dans les moments importants.
Je m’explique. La journée elle vaque pour la plupart du temps à ses occupations, comme nous tous·tes, elle doit bien avoir du travail elle aussi. Avec le début de l’hiver elle reste de plus en plus au chaud dans le bâtiment, mais sinon elle passe quand même beaucoup de temps dehors. Elle va explorer chez les voisin·nes, se pose sur le toit, se faufile dans les stockages, court après les oiseaux … Les soirs, en revanche, elle est souvent avec nous, bien à l’abri et au chaud. À la donjonne elle a son petit promontoire, qui est à peu près au centre de la pièce, sur lequel elle se pose pour dormir, ou pour veiller sur nous. On la rassure et elle nous rassure, on construit notre relation ensemble, on apprend à veiller les un·es sur les autrexs.
Les réunions sont souvent le soir, alors elle est presque tout le temps présente. Soit elle s’allonge sur une chaise vide un peu en retrait, soit elle choisit un·e chanceux·se avec qui passer la réunion (ce qui a souvent le don de rendre jaloux·ses les autrexs ahah). Mais alors ce qui est fou, c’est qu’à chaque fois que nous avons un rendez-vous important, très généralement en journée, elle se débrouille toujours pour quand même être là. C’était le cas ce mardi pour l’état des lieux, comme je l’ai dit, mais aussi lorsque nous avons fait l’hydrocurage pour déboucher l’évacuation de la cour, lors des différents rendez-vous avec des artisans pour établir des devis, ou encore lorsque les personnes de la mairie étaient venues fin mai.
En vrai je pense qu’elle est juste très curieuse, dès qu’il y a quelque chose ou quelqu’un·e de nouveau·lle, mais j’aime aussi penser qu’elle veille sur nous, autant que nous essayons de veiller sur elle.
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