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       OUTILS CRAFTÉS ET AUTO-DÉFENSE

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        Charlie Kirk a été assassiné le 10 septembre dernier, alors qu’il donnait un meeting au sein de l’université d’Utah Valley, à Orem, dans l’Utah. Il succombera à ses blessures à l'hôpital, après avoir reçu une balle dans la gorge.

        Charlie Kirk était un influenceur et une figure incontournable du mouvement MAGA (Make America Great Again) et, plus largement, de l’alt-right États-uniennes (l’extrême droite). Il était un proche soutien de Donald Trump, ce dernier l’ayant reçu plus d’une centaine de fois à la maison blanche pendant son mandat de 2017 ; et qu’il érigera en martyr après sa mort, déclarant : “We should all pray for Charlie Kirk, a great guy(1). Charlie Kirk s’est surtout fait connaître pour son activité d’influenceur, apparemment anodine et divertissante. Il organisait des “débats” sur les campus universitaires, s’installant seul, sous une tente, avec écrit “Prove me wrong(2). Prétexte et occasion pour “débattre”, ou plutôt pour dérouler une rhétorique simpliste et pensée pour le buzz, face à des personnes très souvent deux fois plus jeunes que lui, en cours de politisation et peu préparé·es. Il a largement contribué à mettre Trump au pouvoir, et à diffuser des idées transphobes, xénophobes, climatosceptiques, complotistes, et “pro-famille”. Il est également l’auteur de nombreux propos racistes, anti-avortement, et encourageant la culture du viol.

        Si je parle de lui maintenant c’est, tout d’abord, parce que son assasinat a été un événement qui a beaucoup fait parlé, qu’il a coïncidé avec le début de l’écriture de ce mémoire, et qu’il s'inscrit dans un ensemble de réflexions personnelles plus larges, sur la question de la violence dans la politique.

        Mais aussi parce que j’ai d’abord pu ressentir une certaine forme de joie et d’exaltation en apprenant cet événement, ce qui a aussi eu pour effet de me mettre mal à l’aise. Mal à l’aise face à mes propres sentiments. Qu’est-ce que ça veut dire de ressentir de la réjouissance à l’égard de l’assassinat de quelqu’un … ?

  1. Fr : “Nous devrions tous·tes prier pour Charlie Kirk, un gars formidable”.

  2. Fr : "Prouve moi que j'ai tort".
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        J’ai l’impression qu’on ne m’a jamais vraiment appris à regarder en face les luttes armées et les actions directes, qu’on ne m’a jamais vraiment appris à les comprendre, et encore moins à les tolérer. Je me rends compte que j’ai de trop nombreuses fois pu ressentir du malaise face à ces questions. Et, comme me le fait remarquer Mogo, j’ai été beaucoup plus amené à soutenir des formes de luttes qui collent aux usages de la non-violence et de la désobéissance civil, qui ne sont pas du tout inefficaces en soit, mais qui peuvent aussi parfois nourrir le statu-quo. Dans l’histoire que nous racontait Arthur, je me souviens qu’il aimait se perdre à imaginer toutes sortes d’outils craftés, toutes sortes d’armes, pour se défendre, et pour ne pas hésiter à faire usage de la violence.

☆ Chambres à air - lances pierres,
☆ Cailloux collés entre eux - rochers en feu,
☆ Bonbonnes de gaz empilées au pied des tours radios.
☆ *


        À ce propos, il y a cette vidéo qui m’a grandement accompagnée : Faut-il pleurer Charlie Kirk ?(3), et qui m’a permis de remettre en question toute ma perception des enjeux qui traversent la violence en politique, mais aussi en règle générale. Un peu plus tard, il y a une conférence de la philosophe Elsa Dorlin(4), ainsi que le concept de désarmement (proposé par les soulèvements de la terre) et la lutte de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, qui m’ont également beaucoup nourri.

        Pour Elsa Dorlin, il y a depuis très longtemps cette impression, cette idée lointaine et persistante - malgré la modernité agonisante - que les États de “droits” sont là pour restaurer la sécurité. Qu’ils sont les seuls à pouvoir faire usage de la violence, alors considérée comme “légitime”. Très certainement parce qu’au moment de leur création, ceux-ci sont intervenus directement dans ces questions de la violence, promouvant l’idée selon laquelle la violence “légitime” ne devrait, et ne pouvait, plus être laissée entre les mains des citoyen·nes. Ce qu’on peut observer, c’est qu’il y a alors eu un transfert de la question du droit à la vie, et du droit

  1. Ilies et Moufette avec Norman Ajari, Faut-il pleurer Charlie Kirk ?, 2025 - accessible ici : https://www.youtube.com/watch?v=pg68ZlmLMR

  2. Elsa Dorlin, Se défendre - une philosophie de la violence, 2020 - accessible ici : https://www.youtube.com/watch?v=A1Wt3lE_uxw
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à l’autoconservation(5), vers ces mêmes États, les rendant seuls et uniques entités “légitimes” à pouvoir faire usage de la violence.

Tout est alors fait pour considérer que les citoyen·nes qui utilisent encore la violence, alors qu’il y a un État (une autorité politique) qui est institué, et bien que ce sont ces citoyen·nes, sujet·es, indigènes, barbares, qui ont rompu le contrat social, et donc qui méritent qu’on les violente, au nom de la sécurité de tous·tes(6).


        L’État s’est donc octroyé le monopole de la violence légitime, pour garantir la “sécurité” de ses citoyen·nes. Mais comment faire quand celui-ci s’en sert encore et toujours comme outil politique ? Que faire lorsqu'il retourne cette violence contre une partie de sa population : contre les personnes minorisé·es et les personnes pauvres ?

        Cette violence de l’État s’exerce non seulement en n’assurant plus la sécurité de ces personnes, mais aussi en exerçant de la violence sur ell·eux. La violence d'État devient alors un outil politique, qui garantit les privilèges et le pouvoir de quelques un·es (bourgeois·es) et, de plus en plus, des privilèges privés (entreprises, grands patron·nes, milliardaires) au détriment de tous·tes les autrexs.

        Et cette violence se manifeste sous plusieurs formes :

° Lorsque l’État refuse l’accès à des conditions de vie dignes : droit au logement, pauvreté, privilégier l’aide aux entreprises, à l’armée, à la police, plutôt qu’à l’aide sociale, ne pas taxer les riches, laisser l’inflation augmenter alors que les géant·es de l’agro-alimentaire s’enrichissent.

° Lorsqu’il accepte, relaye et crée les conditions nécessaires à la stigmatisation d’une partie de la population : réemployer certains

  1. Ici le droit à la vie, ou le droit à l’autoconservation, est à entendre comme le droit pour un·e personne de recourir à son droit de violence naturelle pour essayer de survivre.

  2. Elsa Dorlin, Se défendre - une philosophie de la violence, 2020.
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éléments de langage, délégitimer le travail journalistique au profit des fake news, ne pas se positionner sur le génocide en palestine.

° Lorsqu’il exerce une violence physique directe : violences policières, ou indirecte : usure des corps et décès au travail.

° Et la plus insidieuse : lorsqu’il étouffe violemment toute forme de contestation, même les plus légitimes (manifestations, rassemblements), tout en les criminalisant (emploi d’éléments de langage liés aux luttes anti-terroristes pour parler de mouvements écologiques, par exemple).

        (...)

        Il n’y a absolument aucune symétrie entre les deux camps.

        Or, par rapport à ce dernier point, comment faire si on nous empêche toute forme de contestation “non violente” ? Que reste-t-il pour se faire entendre, et pour faire valoir ses droits ? Je pense qu’il est alors normal et légitime, quand la violence d’État se déploie sans retenue et que tous nos modes de contestations nous sont confisqués, de remettre en question, et de reconsidérer nos modes d’actions et d’expressions. Qu’il est normal de chercher à équilibrer ce rapport de force, à équilibrer cette asymétrie.

        Qu’i·els sachent qu’ell·eux aussi, peuvent avoir peur.

        Le concept de désarmement proposé par les soulèvements de la terre, me permet de reconsidérer l’usage de la violence, au vu de la façon mortifère dont les États et les sociétés privées gèrent les environnements et les corps. Ce concept s’applique avant tout aux luttes écologiques et environnementales, mais il peut tout à fait s’étendre aux autres enjeux cités plus haut. Du sabotage vient le désarmement. Et du désarmement vient l’auto-défense, la légitime défense.

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La propriété n’est pas au-dessus de la terre : il n’y a pas de loi technique, naturelle ou divine qui la rende inviolable dans la situation actuelle(7).


Il s’agit non plus seulement d’occuper et de bloquer les lieux, mais d’en neutraliser les matériaux, les mécanismes. Dans le but de maintenir les sites à l’arrêt, même après une possible expulsion des militant·es. Démanteler et réinventer les infrastructures qui tuent devient vital, parce qu’i·els ne cesseront pas sans qu’on ne les y force.

Par rapport au terme de « sabotage », celui de « désarmement » offre l’avantage d’expliciter directement la portée éthique du geste et la nature des cibles, de relier la fin et les moyens. Tandis que le sabotage renvoie dans le code pénal à la « destruction d’infrastructures vitales pour le pays », le désarmement vise des infrastructures toxiques et destructrices. Il relève de la légitime défense, d’une nécessité vitale face à la catastrophe(8).


        Lorsque la vidéo du meurtre de Charlie Kirk a tourné sur les réseaux sociaux, elle était bien souvent accompagnée d’afflictions et d’horreur, de criminalisation. Quand je suis tombé dessus, il n’y avait aucun Trigger Warning ou autres, et c’était hyper violent. Mais d’un autre côté, il y a des personnes qui se sont attaché·es à replacer les choses dans leur contexte. Tout d’abord le contexte de qui était cette personne, de quelles étaient ses pensées, ses discours, ses actions, et de toute la violence qu’ils permettaient de produire. Mais aussi plus largement, dans un contexte de légitimation de certaines images, au détriment d’autres. Presque tout le monde a été capable de regarder les images des génocides en cours en Palestine et au Soudan, de la mort en direct de personnes innocentes (y compris moi bien sûr) parce que c’était important de savoir ce qui est en cours. Mais d’un coup, quand il s’agit

  1. Les soulèvements de la terre, Désarmement - accessible ici : https://lessoulevementsdelaterre.org/blog/desarmement-extrait-du-livre-on-ne-dissout-pas-un-soulevement.

  2. Ibid.
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des images de la mort d’un influenceur d’extrême droite, il faudrait condamner et s’affliger ?

        Tout ceci représente des réflexions en cours, je ne sais pas trop où je vais avec tout ça mais il me paraissait important de ne pas laisser cette question de côté, quant à l’écriture plutôt “utopique”, que je fais dans cette fiction. Quand chaque jour, des personnes sont confrontées à toutes ces violences systémiques, et que nos sociétés occidentales sont fondées, et reposent encore, sur des principes extractivistes et coloniaux. Ces réflexions sont inévitables, même si elles seront amenées à évoluer.

        Et puis gardons en tête que, lors des deux mois de vie de la Commune de Paris, ce droit à l’autoconservation est retourné entre les mains des communard·es. Il n’y avait plus d’État, plus de police, plus personne pour monopoliser l’usage de la violence. Ce qui en résulte (et ce sera même admis par les plus grands adversaires de la Commune) ? C’est deux mois de calme. Il n’y a plus d’assassinats, plus de vols, plus d’agressions(9).





°°° retour au tissage ☆

  1. Pacôme Thiellement, L’empire n’a jamais pris fin - La Commune : le plus incroyable moment de l’histoire de France, pour Blast, novembre 2025.