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       CERCLES SUR LE SOL, FAILLES ET GLITCHS

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Le ? mai 2023 :


Je me souviens de la première fois où on est allés à la bergerie de la Jasse avec Maté, en février dernier. Sur le plateau du Taillefer, dans le Parc Nationnal de Écrins. Un des soirs, alors qu’on se réchauffait à l’intérieur de la cabane, les fenêtres sont devenues bleues presque claires, comme s’il commençait à faire jour dehors. C’était la lune qui venait de se lever au-dessus d’une mer de nuages illuminée par une douce lumière blanche. Les nuits de pleine lune sont souvent des nuits sans étoiles, mais là il y en avait quand même quelques-unes qui scintillaient encore. J’avais tellement l’impression d’avoir déjà vécu ce moment, la manière dont tous les reliefs se distinguaient nettement malgré la nuit. Nos ombres sur le sol, les traces de nos pas dans la neige et de ceux de ce petit animal dont on ne connaît toujours pas le nom. C’était comme si quelque chose voulait qu’on puisse continuer à être dans cet espace, dans ce lieu si magique.


        La nuit, dans Red Dead(1), la lune et les étoiles projettent les ombres des arbres sur les clairières parsemées de fleurs et la brise fait résonner le bruissement des feuilles.

        Dans un jeu vidéo, expérimenter un glitch c’est découvrir que le code n’est pas parfait, qu’il y a encore des possibilités. C’est découvrir la structure, l’architecture sur laquelle est bâtie le monde. Quelle que soit leur forme, et quelle que soit la manière dont nous choisissons de les interpréter, ils permettront peut-être d’échapper au code. Ou du moins de prendre conscience qu’il existe, qu’il existera toujours mais qu’il est malléable, qu’il est possible de jouer avec. J’aimerais modifier ses formes, entrevoir ses failles, ses limites et me glisser dans chacune d’entre elles pour y apercevoir et pour y ressentir tous les potentiels. Les potentiels de joie, de beau, de triste et de feux qui s’y cachent.

  1. Rockstar Games, Red Dead Redemption 2, 2018.
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        Alors on essaye d’explorer ces glitchs, ces failles et ces interstices dans l’espoir d’y trouver ce que l’on cherche, en même temps que ce que l’on ne cherche plus, ce que l’on ne veut plus surtout. Comment construire et faire récit à partir d’espaces et instants T que l’on choisit de prendre. Balades, dispersions, affects et émotions, limites, disparitions ; simple spectateur·ice ou acteur·ice qui fait ou ne fait justement pas, rêve de s’extirper du réel ou alors, peut-être, de renouer avec d’une façon différente.

        Ce que j’aimerais c’est raconter des histoires à partir de ces fragments de vies, de ces recherches. Naviguer et tisser des, ou du, liens entre des récits collectifs et intimes, des récits d’amitié-amour que je porte pour mes copaines et nos espaces. Des récits de dispersions, de doutes et de rapports aux vivant·es.

Deux cailloux posés au sol forment une ligne, ou un segment ; trois cailloux posés au sol forment un territoire, un espace, une île(2).


Alors il y a, comme je le disais au tout début, l'importance des mots, l’importance des discussions, l’importance des mots dans les discussions, et l’importance du langage. Les mots importants sont ceux qui ciblent des espaces et des types ou typologies de relations, ce sont aussi ces mots là qui créent du lien. Ils sont comme des points clés, des repères, dans une réflexion qui prend source dans différents espaces, dans différentes relations et différentes actions.

Car pour tisser la magie d'une chose, vois-tu, il faut découvrir son vrai nom. (...) Et tout acte de magie, toute sorcellerie, repose encore sur la connaissance - le réapprentissage, le souvenir - de l'ancien et véritable langage (...) découvrir les noms des choses, et découvrir comment découvrir les noms des choses(3).

  1. Juliette Kerviche, Pour le feu, on dit qu’il faut frotter le caillou de l’île contre celui du pays, mémoire de fin d’études DNSEP, 2022.

  2. Ursula K. LeGuin, Le cycle de Terremer - Terremer (édition intégrale), Le livre de Poche, 2018. (Earthsea, 1964 - 2018).
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        MODDING : Dérivé de “modifier”, modifier un programme informatique ou une machine. Le principe est de prendre un produit de base et le transformer plus ou moins drastiquement pour changer ses fonctionnalités. Dans les jeux vidéos, le modding c’est donc inventé afin de créer de nouveaux contenus (Roleplay, map, etc).

        Si dans le monde AFK(4), trois cailloux posés par terre forment un espace, et des cercles sur le sol des portails ; dans le monde In Game, le modding permet, entre autres, la création et l’expérimentation de ces mêmes potentiels. Les portails résident dans les lignes de codes. Et c’est en modifiant ces dernières qu’on peut éprouver un rapport tout nouveau au jeu. Jouer, non plus selon le scénario établit, mais inventer les siens. Des scénarios dans lesquels le point de vue ne serait plus seulement celui de son propre avatar, et ne suivant donc plus les logiques des mondes dans lesquels ils prennent racines, n’en partageant plus que l’espace, quoique cet espace puisse lui-même être hacké, déjoué, et déformé.

        Tout est à réinventer, les espaces, les relations, les vivant·es.

        En dissociant la caméra de la·e joueur·euse, il est possible d’opérer une navigation libre dans la map. On peut aller voir ce qui se cache en dessous des montagnes, à l’intérieur des bâtiments ou au-delà de l’océan.

        Modder un jeu, c’est habiter son écosystème. C’est se positionner en tant que hackeur·euse. Agir sur le code, agir sur les algorithmes qui le composent pour influer directement sur le roleplay, directement sur les relations et directement sur l’environnement.

  1. En opposition avec le terme IG signifiant In Game, le terme AFK - Away From Keyboard - signifie : [être] loin du clavier, il est notamment développé par Legacy Russel dans Glitch Feminism : a manifesto.
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RÉSISTANCE–EXISTENCE(5)

        Les hackeur·euses, c’est justement ça. i·els jouent avec des algorithmes, i·els jouent avec des modèles pour créer une forme de résistance-existence. De la même manière qu’on peut tordre, qu’on peut hacker, modder les espaces InGame, on peut en faire de même pour les espaces AFK. Les hacker pour résister, les modder pour les faire exister, pour exister soi-même, et pour y insuffler tout ce qu’on veut y insuffler : luttes, feux, joies, émotions, sensibles.

hackeur·ses





°°° retour au tissage ☆

  1. Terme emprunté à Aru Andrea.